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N°472

LA MER

mars 2014
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Éditorial

Histoires de terres et de mers

Alors qu’il se remettait à Marrakech de la pneumonie qui le suivait depuis la conférence de Téhéran, Winston Churchill y reçut, en janvier 1944, le Général de Gaulle pour, nous disent les historiens, une longue discussion sur l’organisation de l’Europe libérée que le débarquement allié allait faire naître. Alors que les sujets de friction sur le rôle que les troupes de la France libre joueraient à cette occasion ne manquaient pas, le Premier ministre britannique eut cette phrase devenue célèbre : «Comment imaginez-vous que les Anglais prennent une position différente de celle des États-Unis? À chaque fois que nous devrons choisir entre l’Europe et le grand large, nous choisirons toujours le grand large1». Plus d’un siècle après la bataille de Trafalgar, cette métaphore n’avait-elle que la vocation d’une périphrase, ou se vou¬lait-elle aussi un rappel discret des fondements maritimes séculaires de la puissance britannique? Le dossier spécial de ce mois illustre en tout état de cause, plus près de nous et plus prosaïquement, à quel point la mer et ses vastes étendues restent encore pour les Français à bien des égards à la fois méconnues et pleines de surprises.

Les spécialistes de ces immensités, à la rencontre desquels sont allés Lucien Lebeaux et Jean Estivalet, nous rappellent plusieurs ordres de grandeur saisissants: certes chacun sait que les océans couvrent 70% de la surface du globe, mais les ressources dont ils regorgent et leur poids économique atteignent aussi des niveaux inattendus. On estime ainsi que les activités maritimes, au sens large, génèrent un chiffre d’affaires annuel de 1 500 milliards de dollars – derrière l’agroalimentaire, mais devant l’aéronautique et les télécoms. Il faut y voir l’illustration concrète du moteur de la mondialisation : 50 000 navires de commerce sillonnent les mers avec une précision de métronome, et dans des conditions sans lesquelles le boom des échanges internationaux (qui empruntent désormais à 80% la voie maritime) n’aurait pu apparaître: il revient par exemple moins cher de transporter un réfrigérateur par cargo de Shanghai au Havre, que par la route du Havre à Paris... Forte d’atouts majeurs, la France aurait toutes les raisons de jouer un rôle de premier plan dans le domaine : avec 11 millions de km2, son territoire maritime est le deuxième plus vaste au monde (derrière les USA), et la recherche océanographique française occupe la même deuxième place. Pourtant, lira-t-on, les entre¬prises tricolores peinent encore à tirer tout le profit que l’on pourrait attendre de tels avantages stratégiques. Il n’est pas à exclure, suggèrent en particulier les praticiens du droit maritime qui nous en exposent les principes, que notre appréhension historiquement jacobine des organisations, et donc du commerce, nous rende malhabiles face à des «territoires» dans lesquels c’est – à l’anglaise – le contrat entre parties marchandes, davantage qu’un code s’imposant à tous, qui a force de loi. Il n’en reste pas moins que, vu les menaces écologiques qui pèsent sur l’océan, il serait urgent de surmonter ces barrières, et de renforcer encore l’expertise et les compétences de nos entreprises face aux enjeux planétaires que sont la hausse du niveau des mers et le dérègle¬ment des courants marins, potentielles conséquences du réchauffement climatique.

C’est donc à une prise de conscience de nos forces, de nos faiblesses et de leurs causes, face au gigantisme des mers du globe qu’invitent ces pages hautes en couleurs. On en ressort frappé du décalage entre nos avantages naturels et le niveau, encore presque modeste, de notre réussite, par comparaison à celle de nos concurrents. Mais c’est bien sûr d’une telle confrontation que peut naître le meilleur, ce que ne doivent pas faire oublier les résultats, quels qu’ils soient. Dans ses mémoires de jeunesse, Churchill révèle qu’on lui a un jour demandé d’imaginer une inscription pour un monument aux morts en France. Sa proposition: «Durant la bataille, l’obstination. Dans la défaite, la défiance. Après la victoire, la magnanimité. Pour la paix, la bienveillance2» n’avait finalement pas été acceptée. Elle pourrait bien trouver aussi à s’appliquer au monde moderne...

1 British Politics and European Unity, Robert J. Lieber, 1970
2 My Early Life, 1930



Sommaire

«Homme libre, toujours tu chériras la mer» Charles Baudelaire Jean ESTIVALET (E 1959 ICiv) et Lucien LEBEAUX (P 1965 ICiv)
Des Hébrides aux Shetland en juillet 2013 François GIGER (P 1972 ICiv)
Liquéfier le gaz naturel en mer Jérome RIBUOT (E 1979 ICiv)