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janvier 2015

Une histoire de plume - Interview de Jean-Christophe Notin (P91) par Charlotte Trigance (N04)

Peux-tu nous expliquer ce qui t’a décidé à te consacrer à l’écriture après une formation d’ingénieur ?

Je dirais que ce fut plutôt l’inverse... Pourquoi ai-je choisi des études scientifiques alors que l’écriture et l’Histoire ont tou­jours été mes premières passions ? Je le dois certainement à des professeurs extraordinaires, au collège comme au lycée, qui avaient le véritable don de l’enseignement. Il faut dire aussi que Clio est venue très tôt me bercer puisque, à la place des contes pour enfants, mon père me racontait la bataille des Thermopyles pour m’endormir... Bref, j’aurais très bien pu m’orienter vers des études littéraires, toutefois – ce n’est pas à la famille des Mineurs que je l’apprendrai – une certai­ne aptitude pour les sciences laisse toujours présager – en tout cas dans les années 1980 ! – un meilleur avenir profes­sionnel. Je me suis donc orienté vers les grandes écoles, mais une fois mon parcours terminé, l’Histoire est revenue me prendre par la main, habilement, au gré d’une année sabba­tique consacrée aux Compagnons de la Libération, ces héros de la Seconde Guerre, triés sur le volet, décorés par le géné­ral de Gaulle. J’avais eu la chance d’en rencontrer un par hasard, je savais qu’aucun livre sérieux ne leur avait été consacré – et pour cause, ils refusaient de témoigner pour la plupart. Avec un orgueil que je mesure maintenant puisque je n’avais évidemment jamais rien publié, je me suis donc proposé d’écrire leur histoire et... ils ont accepté ! Tout est parti de là. Les éditions Perrin ont pris le risque assez insensé de me publier, et le succès aidant, elles n’ont cessé de me commander de nouveaux ouvrages...

Considères-tu ta formation d’ingénieur comme une force dans ton métier ? Si oui, quels en sont les aspects qui te sont le plus utiles ?

À vrai dire, et sans aucune exagération, je dois aux Mines ma petite «carrière» ! Comme je le disais donc, l’Ordre de la Libération avait refusé quantité de propositions semblables à la mienne, y compris venant d’écrivains très établis. Moi-même, j’ai fait face à un premier refus. Mais étant d’un carac­tère assez obstiné, je n’ai pas renoncé et j’ai obtenu un ren­dez-vous avec l’ancien Premier Ministre Pierre Messmer que je savais très proche du Chancelier de l’Ordre, le général Simon. Sa réaction, quand je lui fis part des difficultés que je rencontrais, dit tout, il me semble, du prestige de l’École au sein des plus hautes autorités de l’État – inutile de rappeler que Pierre Messmer avait travaillé en intime relation avec des mineurs lors des immenses chantiers lancés dans les années 1960 et 1970 : «comment l’ordre, s’exclama-t-il, peut-il refuser l’offre d’un ancien élève des Mines ?» Propos authentiques ! Séance tenante, sous mes yeux, il s’empara de son téléphone et convainquit le Chancelier de me recevoir et de m’ouvrir les portes des Compagnons. Tous mes livres sont nés de la très haute estime d’un serviteur de l’État pour notre école. Combien de fois depuis, et encore de nos jours, je l’ai ressen­tie chez mes interlocuteurs ! Ou alors de la surprise : il n’est pas si fréquent que celui qui est attendu comme «écrivain», «journaliste» ou «historien» se révèle être un ingénieur des Mines ! Mais le titre ne m’a pas apporté bien entendu qu’une formidable carte de visite. La diversité de l’enseignement m’a invité, ce qui me semble de plus en plus essentiel de nos jours, à m’ouvrir à d’autres disciplines. Un ingénieur ne peut plus se contenter d’être expert en son domaine, il lui faut connaître les contingences légales, environnementales, etc. Très matheux de formation, j’avais beaucoup apprécié à l’École les cours de droit, de sociologie, les immersions en entreprises ou en laboratoires de recherche. Un mineur est rarement attendu pour des connaissances ultra-précises, mais pour sa capacité à s’adapter et à évoluer.

Tu es aujourd’hui reconnu comme écrivain et apparais dans les médias. Comment gères-tu cette visibilité ?

C’est, hélas, un passage obligé... Je dis hélas, car j’avoue que c’est l’aspect de mon activité qui m’enthousiasme le moins. C’est très chronophage et rarement satisfaisant du point de vue intellectuel car il est souvent demandé de résumer des mois de recherches en quelques minutes. Le média le plus intéressant demeure la presse écrite, mais celle-ci est de moins en moins lue... Or il ne faut surtout pas mépriser le faire-savoir. J’ai la chance d’évoluer dans des milieux très fer­més, ceux de la Défense et des services de renseignement. Les personnes qui me parlent ne parlent pas en général... Mais si elles le font, c’est aussi pour que je diffuse ce qu’elles me disent, certes jamais tout – il y a beaucoup, beaucoup de «off» - mais tout de même une partie, celle en général qui permettra de comprendre la pierre qu’elles ont apportée à l’édifice : un souci bien légitime de laisser une trace dans l’Histoire. Il me faut donc l’écrire, mais aussi que mon livre fasse l’objet de publicité. Et l’auteur se doit donc de donner un peu de sa personne pour répondre aux interviews ou livrer des avis censés être éclairés...

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Tu as aujourd’hui écrit une douzaine d’ouvrages. Comment choisis-tu le sujet de tes livres ?

Je vais faire une confidence : en fait, j’en ai écrit bien plus qu’une douzaine pour avoir été «nègre» quelque temps... Une expérience très intéressante, mais qui ne doit jamais trop durer ! Pour ce qui est de la production «à mon nom», les sujets ont suivi mon évolution personnelle. Entré un peu par hasard dans la littérature grâce aux Compagnons de la Libération, j’ai fait un très long chemin dans l’histoire de la Seconde Guerre, avec divers essais et biographies. Et puis, au milieu des années 2000, je me suis un peu lassé. Il faut savoir que pour chaque livre je m’échine à trouver des archives nouvelles, ce qui est somme toute usant car il faut remuer des tonnes de cartons de papiers, aux quatre coins de la planète. Et surtout, par la force des choses, les témoins ont disparu les uns après les autres. Pour ne citer qu’un chiffre : quand je me suis lancé dans cette voie, il restait encore 180 Compagnons que j’avais pu à peu près tous rencontrer. Il n’en reste que 18... Or, l’idée de ne plus avoir que des archives à éplucher ne me satisfaisait pas du tout. Je l’ai expérimentée avec une biographie du Maréchal Foch : mes seuls interlocuteurs ont été les petits-enfants des acteurs de la Grande Guerre. Les «vrais» historiens n’y voient rien à dire : avec les archives, ils ont la matière brute, sans les témoignages qui, en France, et contrairement à la pratique anglo-saxonne, sont souvent considérés avec dédain. Personnellement, je m’y ennuie vite.

Pour comprendre un Leclerc, il faut savoir comment il vivait, son caractère, ce que l’on n’apprend qu’auprès de ses anciens compagnons, et qui figure très peu dans les archives. Bref, voyant donc les témoins s’éteindre, j’ai décidé de changer de période : d’abord la guerre d’Algérie, puis les conflits actuels. Là encore, c’est un «créneau» très peu exploité par les auteurs français qui répugnent à traiter l’histoire immédiate : les his­toriens sont perdus sans leurs sacro-saintes archives ! Or ils ne les auront jamais pour raconter la guerre au Mali, en Libye, en Afghanistan. Je me suis donc inspiré des admirables récits publiés outre-Atlantique, capables de raconter avec force détails un conflit datant de quelques mois seulement. Sur la foi de mes écrits précédents, et une fois de plus comme j’étais le seul à m’y oser, les autorités politiques et militaires ont accepté de m’ouvrir des accès très privilégiés qui me permet­tent désormais d’aborder des questions sensibles, allant de la défense des intérêts français en Afrique à la «guerre contre le terrorisme».

Peux-tu nous expliquer ta démarche pour l’écriture d’un livre ?

C’est sans doute ce qu’il me reste de plus fort de ma forma­tion scientifique : j’ai besoin d’apprendre. Je m’échine donc à chaque livre à me remettre en question en choisissant des sujets qui ne me sont pas familiers. J’ai consa­cré trois ans à l’Afghanistan sans rien en connaître à l’origine, pour basculer ensuite sur la zone africaine qui m’était tout aussi étran­gère ! La curiosité est un moteur indispen­sable vu le nombre de témoignages que je m’astreins de recueillir à chaque fois, plus de deux cents en moyen­ne... Pour compenser en effet l’absence d’archives, il s’impose de recouper tous les témoignages, autant que faire se peut naturellement. Pour un même événement, j’essaie de disposer du maximum de points de vue comme un metteur en scène disposerait ses caméras pour filmer une scène. Une fois ce travail de collecte terminé, j’entame la rédaction du livre que je bâtis comme une immense (par la longueur !) démonstration mathématique. Tous les arguments doivent s’imbriquer de manière huilée, afin d’amener le lecteur à quelques idées centrales, une demi-douzaine tout au plus par livre. Par exemple, la récente guerre au Mali a mis en exergue la réactivité extraordinaire des armées françaises, leur efficacité redoutable, mais aussi un discours politique pour le moins versatile et une évolution indéniable vers d’autres formes de conflit. Une fois cette démonstration en place, je m’astreins à rendre le style le plus fluide possible car, et c’est ce que beaucoup de mes confrères oublient hélas, un essai reste avant tout un livre, que le lecteur doit avoir plaisir à lire. Je n’y réussis peut-être pas toujours, car les sujets sont le plus souvent très complexes, mais au moins j’essaie... !

Pourrais-tu écrire des ouvrages de pure imagination alors que tu es historien ?

Merci pour le qualificatif qui, et c’est finalement très emblé­matique de certains blocages de la société française, ferait bondir les gardiens du temple ! Pour se revendiquer «histo­rien» en France, il faut un diplôme d’Histoire. Qu’importe si l’heureux élu écrit aussi bien qu’un collégien, et que sa pro­duction n’intéresse que lui et sa famille, il a le bon label. Pour ma part, ne m’étant jamais présenté comme «historien», cela ne me contrarie guère. En revanche, il est beaucoup plus gênant que les mêmes procureurs s’occupent des critiques littéraires dans les grands médias. Copinage aidant, ils parle­ront plus volontiers du livre de leur camarade ou élève, et passeront à la trappe les autres. Ma biographie de Leclerc par exemple n’avait eu droit en 2004 qu’à une seule recension dans un grand journal alors qu’elle est considérée comme l’ouvrage définitif (surtout pour l’élucidation, scientifique !, des circonstances dans lesquelles un accident aérien lui fut fatal). Pas de chance pour mes gen­tils confrères, elle s’est tout de même très bien vendue – nous en sommes je crois à la dixième réédition... Et ça, je peux vous garantir qu’ils le digèrent très mal ! Donc, pour en revenir à la question : «his­torien» je ne suis peut-être pas et j’ai déjà écrit des fictions.

Plusieurs sous d’autres noms..., et deux sous le mien. À chaque fois, je détourne en fait mes recherches pour inven­ter de nouvelles fins ou glisser des réflexions que je ne peux me permettre dans un ouvrage «sérieux». Un exercice que j’aime beaucoup, et auquel je m’adonnerai sans doute de plus en plus à l’avenir...

Quels sont justement tes projets ?

Il y a tellement à faire ! Je dois avouer que c’était ma grande crainte à la sortie des Mines : m’engager à vie dans une car­rière ; je sous-estimais les innombrables passerelles permet­tant de se réorienter à tous moments. En tous cas, après une quinzaine d’années dans l’édition, le temps est peut-être venu de changer. L’année dernière, je me suis lancé dans le documentaire pour l’émission Envoyé Spécial avec beaucoup de satisfaction ; je continue cette année avec un film ambi­tieux sur ce que j’appellerais le «Mode d’emploi d’une guer­re en France» : comment le président de la République prend sa décision, comment ses ordres sont exécutés (diffusion sur France 2 au printemps). D’autres sont déjà prévus pour les deux ans à venir. Je dirais que l’image est une évolution naturelle après l’écrit, sur­tout dans mes domaines d’exercice, très fermés aux médias, où je sers donc un peu de «go-between»... Qui dit film dit aussi cinéma : c’est mon nouveau far west, une terre que j’arpente à peine et où je pense qu’il y a plus à faire encore. Depuis la Nouvelle Vague, le cinéma français regarde de haut les films de guerre ou d’espionnage ; il est vrai que les dernières tentatives en la matière ont été assez catastro­phiques... Nous ne savons pas traiter l’actualité comme le font si admirablement les Américains. Mais je ne devrais pas être trop loin du but...

Quels conseils donnerais-tu à des mineurs souhaitant se lancer dans une carrière d’écrivain ?

Evidemment, qu’ils se jettent dans le bain ! Mais attention, il ne faut pas avoir peur des grandes profondeurs... J’enfonce des portes ouvertes, mais la société française n’est pas faite pour les initiatives originales. À la manière d’un inventeur qui, avec obs­tination, finira par fonder sa PME, conquer­ra des marchés à l’étranger, etc., il faut déjà être sûr de ses compétences – dans l’écriture, les savoirs de prédilection – et partir à la bataille en sachant que les places sont très chères ! Les grands éditeurs reçoivent en moyenne une centaine de manuscrits par jour... Et je pense que c’est pire dans le cinéma avec les scénarii. La concurrence est donc très forte, impitoyable même car l’orgueil est à son paroxysme dans ces métiers, et les vain­queurs, souvent, ne sont pas ceux qui ont le plus de talent... Mais c’est valable dans tellement de milieux ! Et de toute façon, celui qui ne se voit d’autre voie s’entêtera nécessaire­ment. Alors, les conseils, comme cela fut mon cas, il ne les entendra pas toujours...

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