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janvier 2015

Un plaidoyer pour le livre

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Introduction

Les lecteurs d’un numéro de notre revue consacré aux arts pourraient légitimement s’étonner que celui-ci ne comporte aucun article qui fût consacré précisément aux métiers qui ont concouru à sa publication. Il y a deux explications : aucun mineur ne s’est trouvé embrasser une profession ayant un rapport proche ou lointain avec l’imprimerie – c’est douteux - ou, plus vraisemblablement, aucun de ceux qui aurait eu des choses à dire sur sa vocation, ses goûts ou tout simple­ment sa carrière dans la multiplication de la chose écrite ne s’est manifesté d’une manière ou d’une autre pour en parler.

Les pages qui suivent chercheront, sinon à combler cette lacune - rien n’y autorisant le rédacteur - du moins à évoquer les rapports entre les arts, certains du moins, et les tech­niques, ce dernier mot s’entendant au sens où, de près ou de loin, il concerne les métiers de l’ingénieur. Elles seront en un sens un écho aux contributions à ce numéro de nos cama­rades, notamment celles émanant d’un poète et d’un écri­vain, en essayant de les ancrer dans une réalité matérielle, économique ou industrielle, soumise à une évolution qui paraîtra, à y regarder de près, fort préoccupante.

La musique est un art, nul ne le contestera, mais que serait-il sans instruments de musique, conçus et fabriqués selon des techniques appropriées ? Seul peut-être le chant échapperait à la règle, il est vrai, à condition qu’il fût a capella. Que serait aussi la musique sans l’imprimerie pour les partitions ? De même comment imaginer les arts graphiques, la gravure, la photographie et bien d’autres, sans leur accompagnement d’un savoir-faire compris comme la capacité d’utilisation de machines plus ou moins savantes. A partir de là il serait faci­le de lâcher quelques propos savants, et un peu décalés, sur la dialectique du fond et de la forme. Ceux qui suivent porte­ront plus modestement sur le seul livre. Familier à tous, il relè­ve d’une industrie qui a ses usines, ses ingénieurs et ses syn­dicats. Elle a aussi ses problèmes de toutes sortes – elle n’échappe pas, non plus, à la mondialisation - mais nous nous attacherons uni­quement à ce qui touche à ses relations avec l’art, et plus spé­cialement à ce qu’il est conve­nu d’appeler la littérature.

Un livre n’est pas uniquement un moyen ou un prétexte à un exercice intellectuel, il est en lui-même un révélateur par définition et au premier niveau puisqu’il est là pour préciser l’intention de son auteur mais aussi au niveau actif. Il nous parle autrement que par son seul contenu ; en effet son industrie, les techniques qu’il emploie, les crises qu’il traverse sont révélatrices de notre société. Il y a plus de cinquante ans un poète suisse, Maurice Chappaz, décédé en 2009, écrivait : «Toute action aujourd’hui aboutit au livre... Une civilisation suc­cède à l’autre, la parole disparaît devant l’écrit. La poésie, le droit, l’histoire, les sciences, la religion même en nombre de ses parties, sont de plus en plus et uniquement des choses écrites... un papier modeste leur donne du champ et les répand partout à la manière des graines1». Ces phrases sont extraites d’une édi­tion de bibliophilie éditée par la revue Conférence. Le direc­teur de cette dernière, Christophe Carraud, observe à quel point ces lignes ont vieilli, à quel point le livre a de la difficul­té à assumer cette noble fonction, comment progressive­ment son apparition entraîna sa dissémination, comment sa fabrication se fit commerce sous la guise démultipliée d’une autre sorte de monnaie. Il constate enfin que, dans les 50 ans qui nous séparent des lignes enflammées de Chappaz sur l’invasion de l’imprimé, par le progrès des techniques, le livre devint le symbole de la convulsion contemporaine. Sa multipli­cation fournit le principe de sa disparition. Ne règne plus que la quantité, désubstantifiée par le calcul.

Avant de conclure, par une sorte d’appel à une réaction collective, son chant qui pourrait paraître un peu funèbre, Christophe Carraud écrit : «Le livre est fort peu de chose après tout : la manifestation et parfois la preuve de ce que l’on appelait « les biens humains».

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Gravure de Gérard de Palézieux décédé en 2012.

Que déduire de ce qui peut apparaître comme un sombre pronostic ?

On pourra juger excessif ce qui précède, peut-être un peu porté par une nostalgie confortable et surtout se demander si ces lignes, et même le sujet, ont leur place dans une revue orientée par nature et par vocation vers l’actualité des pro­grès technologiques. Il reste que la même actualité nous fait part de la disparition accélérée de nombreuses imprimeries et leur remplacement par des « structures » dont, le moins qu’on puisse dire, est que leur souci principal est assez éloi­gné du goût du beau produit, fait pour durer. Quant aux ver­tus artisanales d’un métier, elles paraissent évidement condamnées à disparaître. Entraîneront-elles avec elles le livre lui-même ? La question se pose, la réponse est incertai­ne ; par contre, ce qui est sûr c’est que la poésie, la littératu­re et la musique auraient peu à y gagner.

Essayons de s’interroger et de porter un regard neuf sur cet état de choses. Le livre est un objet qui se fabrique et le pro­grès technologique peut en améliorer la fabrication, c’est-à-dire le faire plus vite et moins cher ; encore faut-il qu’il le res­pecte car un livre est beaucoup plus qu’un livre, c’est un mes­sager ! Cette obligation de «respect» ne saurait être plato­nique, elle s’adresse à tous les intervenants dans l’élaboration de l’objet que l’on nomme «livre», à ceux qui peuvent paraître à première vue assez lointains, tels les banques, les industriels, les distributeurs mais aussi aux «utilisateurs» que sont les lecteurs eux-mêmes. Leur exigence est souvent en som­meil. Dieu merci, il existe encore de nombreuses imprimeries, petites ou moyennes, qui respectent les traditions d’un métier séculaire ; leur production se reconnaît au premier regard par le soin manifestement apporté, leur localisation, dans des coins parfois reculés de la province, aide souvent à les reconnaître.

La «technique», les systèmes de production, ce que l’on appelait autrefois l’organisation du travail et qui porte main­tenant des appellations plus savantes, tout ceci a sa part dans cette responsabilité et ce devoir de réflexion. Ch. Carraud écrit dans le dernier numéro de sa revue que les livres appellent en somme une sorte de vertu. Qu’il y a en eux un sourire quant au monde. Tout le monde conviendra que celui-ci en a bien besoin ; grand est donc le mérite des camarades qui s’y consacrent ou, - il faut le souhaiter et nul ne voudrait en douter -, qui s’y consacreront. Du côté de l’écriture, de la lecture et de toutes les phases intermédiaires. ■

1 La revue conférence (http://www.revue-conference.com) approche de ses 20 ans d'existence. c'est une revue de grande qualité de l'avis des camarades qui la connaissent, elle a été qualifiée de «sorte de temple vivant où règne l'intelligence». c'est en tout cas un lieu de sagesse largement ouvert à des apports aussi variés que la critique littéraire, la poésie, la gravure, etc.

 

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