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mai 2011

Tendances de l’ingénierie française : le point de vue d’une PME

État des lieux

L’ingénierie consiste à concevoir, étudier et faire réaliser un produit ou un système (aéronautique, automobile, informa­tique, etc.), un procédé industriel (production d’électricité, fabrication d’un produit, etc.) ou un ouvrage (bâtiment, pont, barrage, hôpital, usine, etc.). L’ingénierie couvre des activités d’études d’avant-projet (faisabilité) jusqu’à la réception et la mise en route et peut éventuellement inclure les montages financiers.

Cette activité permet aux grands donneurs d’ordre publics ou privés de rester centrés sur leur métier de base, par exemple de production, et de profiter de l’expérience de sous-traitants qui savent fournir de nouveaux moyens de production clefs en main. Le don­neur d’ordre ou maître d’ouvrage n’a alors plus qu’à prendre possession de son nouvel outil pour produire.

Avec de grandes entreprises telles Technip, spécialisée dans le pétrole, Capgemini ou Atos en informatique, l’ingénierie française a cependant du mal a acquérir une dimension internationale en particulier pour accéder aux marchés des pays émergents qui investissent des milliards dans de grands projets d’infrastructures pour l’énergie, les trans­ports, l’eau et toutes les industries de base comme la chimie et la métallurgie. Les grandes ingénieries mondiales indé­pendantes comme CH2M HILL, Bechtel ou Babcock obli­gent les sociétés françaises à signer des accords de partena­riat stratégiques. Par exemple, Assystem vient de s’allier à Atkins (UK) dans le but de créer une société commune d’ingénierie nucléaire de dimension internationale «n.triple .a» pour répondre aux besoins des États et opérateurs d’électricité des pays souhaitant développer l’énergie nucléaire.

Depuis dix ans, le taux de croissance annuel moyen de l’ingénierie s’est élevé à 4,4% en volume, 7% en valeur (chiffres INSEE), contre 2,3% pour la production nationale et 4,3% en valeur. Selon le syndicat de la profession, Syntec-Ingénierie, les prévisions sont positives et confirment cette tendance : l’ingénierie conti­nuera de «surperformer» la croissance française. Le secteur de l’ingénierie a d’ailleurs dépassé les 30 milliards d’euros (équivalent à celui du sec­teur aéronautique en 2006), dont plus de 20% à l’export.

L’ingénierie représente aujourd’hui en France plus de 200 000 emplois (en comparaison, l’automobile en représentait 300 000 en 2004). Il s’agit pour moitié de cadres (contre 30% dans la banque par exemple), avec un haut niveau de compétence et d’expérience nécessaires aux projets de conception. Le sec­teur de l’ingénierie est d’ailleurs un secteur qui recrute fré­quemment des séniors comme je m’y suis moi-même enga­gé au sein d’AMAREXIA depuis de nombreuses années. L’ingénierie crée près de 9 000 emplois par an. D’après Le MOCI (le Moniteur du Commerce International), c’est le troisième plus gros secteur qui recrute après les banques puis l’assurance. Il surpasse dans ce domaine le secteur des télécoms.

À côté de quelques géants comme Technip et Altran, le sec­teur est cependant très émietté. On recense près de 28 000 entreprises, dont seulement une vingtaine dépasse les 1 000 salariés. Les nombreuses PME sont nécessaires au secteur du fait de leur très forte spécialisation. AMAREXIA en est un exemple dans le domaine de la maîtrise des risques et fait partie de ces PME très réactives du fait de la souplesse de sa structure. Les grandes sociétés d’ingénierie font d’ailleurs souvent appel à des PME spécialisées pour compléter leurs équipes.

À chaque crise, le secteur de l’ingénierie fait partie des pre­miers touchés du fait du ralentissement des investissements des donneurs d’ordre. Les entreprises d’ingénierie se regrou­pent alors pour affronter la concurrence internationale et répondre à des projets de plus en plus complexes et intégrés. La croissance des grandes sociétés d’ingénierie est donc tout à la fois endogène et par acquisitions.

Tendances

Le marché

Les années 2009-2010 ont été marquées par un renforcement, dû à la crise, du mouvement engagé voici cinq ans vers un resserrement du panel des prestataires chez les grands donneurs d’ordres. Ainsi EADS a décidé de rationaliser son panel européen autour d’une vingtaine de sociétés d’ingénierie et de conseil. L’avantage de cette tendance pour les sociétés d’ingénierie est l’accès à des marchés moins concurrentiels avec des projets plus longs, ce qui augmente la visibilité commerciale à long terme et conduit souvent à d’autres affaires récurrentes (projets annexes, maintien en condition opérationnelle, maintenance évolutive, etc.).

D’après Syntec-Ingénierie, les perspectives du marché de l’ingénierie sont néanmoins soumises à des menaces nou­velles mais bien réelles :

  • La sous-évaluation des compétences, des savoir-faire et de la qualité du travail rendus au profit d’une logique de prix sans cesse tirés vers le bas qui réduisent les capacités d’innovation et de R&D propres aux sociétés d’ingénierie.
  • L’effet de ciseau pénalisant le tissu des moyennes entre­prises qui ont réussi à émerger dans d’autres pays d’Europe.
  • Une valeur des services qui diminue régulièrement, alors que les salaires sont révisés à la hausse dans un contexte de pénurie de ressources scientifiques qualifiées partout en Europe.

Dans ce cadre, malgré la forte dynamique du secteur, les marges des sociétés d’ingénierie s’érodent et sont suscep­tibles de mettre en péril des savoir-faire, des capacités d’innovation dans la construction, l’industrie et le conseil en technologies, ainsi que sa contribution au point de crois­sance supplémentaire.

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La délocalisation

À la demande de leurs clients, le near-shore (délocalisation en Europe de l’Est et Afrique du Nord) et l’off-shore (délocalisation en Asie) sont souvent une réponse à l’érosion des marges et font de plus en plus partie de la stratégie des entreprises d’ingénierie. La proximité de culture des pays de l’Est est favorable en cas de besoins de souplesse logistique, notamment pour intégrer des logiciels sur du matériel. La présence en Inde et en Asie permet d’être économiquement très compétitive mais avec des contraintes logistiques importantes. Une délocalisation en near-shore peut faire baisser certains coûts d’environ 30% et l’off-shore ajoute encore 20% de baisse.

Du fait du resserrement des délais, du niveau de qualité requis et de la connaissance nécessaire et de plus en plus complexe des normes et réglementations applicables, de nombreuses ingénieries ont tendance, malgré les différentiels de coûts, à abandonner les parte­nariats off-shore pour profiter des avantages des implantations near-shore alors que le mouvement était parfaitement opposé il y a une demi-douzaine d’années. Sur ce point on peut dire que, au-delà des effets de mode et d’entraînement, le secteur a su gagner en maturité et ce parce que les projets demandent des personnels de plus en plus qualifiés avec une réelle connaissance des secteurs. La compré­hension des contraintes et des enjeux ne sont pas facilités en cas de barrières culturelles et lin­guistiques.

La pression sur les prix pour rester dans un panel oblige cependant à délocaliser une partie de la production comme l’activité récurrente ou la plus basique ; cela ne fonctionne bien que si la délocalisation est pilotée et garantie par la partie française. Ceci est aussi un défi interne qui oblige à progresser en France en termes de productivité et de qualité.

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Conclusion

En France, la reprise est bien réelle en 2011 avec des mar­chés plus concurrentiels et un secteur mieux organisé. L’exportation de l’ingénierie française est plus extra-natio­nale qu’internationale par l’accompagnement des grands donneurs d’ordre sur leurs projets à l’étranger. La conquête des marchés internationaux est incontournable des alliances avec des opérateurs étrangers.

La diversité du tissu des PME spécialisées et son recours par les grandes sociétés d’ingénierie place la France à un haut niveau d’expertise. La proximité requise sur les projets pro­met de belles années de développement à ce secteur.

Auteur

1993 : DEA de mécanique des fluides - Ecole polytechnique Paris VI
2003 : HEC - Executive MBA - CPA Voir l'autre publication de l'auteur

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