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janvier 2015

Sans titre

Janvier 2015, Kerala, Inde du Sud. Je profite de ce séjour pour me rendre à Kochi (Cochin) où se déroule la secon­de édition de la seule biennale d’art contemporain du pays. Y sont invités à exposer tous les deux ans une centaine d’artistes reconnus. Et la première œuvre que j’y vois me fait l’effet d’une madeleine de Proust, ravivant un souvenir lié à mon dernier poste d’ingénieur, à ma décision en 2010 de faire des études d’art, un souvenir très lié à l’inspiration artis­tique que je tire encore aujourd’hui de mon expérience de l’offshore pétrolier.

Dans cet ancien entrepôt colonial d’épices, la vidéo1 montre un homme qui marche sur la banquise, vers le spectateur. Il est suivi par un brise-glace qui emplit l’image de sa masse puissante, une dizaine de mètres derrière. Je suis touché par cette vision dantesque, si réelle. Je reconnais ce grondement, si typique des machines et moteurs des géants de l’industrie et je me rappelle la vie et le travail à bord du Deep Constructor, un navire de constructions sous-marines de la flotte Technip. La vibration remplit tout l’espace d’exposition et la petite silhouette de l’artiste hollandais Guido Van Der Werve, noir sur blanc, marche d’un pas lent et cadencé sur la glace. Mais ni lui ni le bateau ne se rapprochent de nous. La caméra, en tête de cette procession, n’est pas rattrapée. Qui fuit en avant, qui suit, comment se décide la direction ?

Les «Beaux-Arts»

Quatre ans après les Mines, j’ai repris les études : ce choix, c’est celui de l’aventure, de vivre pleinement mes passions ; l’ingénierie n’en comblait qu’une partie et chaque expérien­ce dans l’industrie m’inspirait davantage pour l’écriture et le dessin... alors j’ai sauté le pas en entrant en deuxième année à l’École européenne supérieure d’art de Bretagne, les beaux-arts de Rennes, dont j’ai été diplômé en juin dernier.

Il s’agit d’une formation généraliste qui inclut un apprentis­sage des domaines artistiques fondamentaux, des enseigne­ments pratiques et théoriques (philosophie, esthétique, his­toire de l’art, langue étrangère, etc.), des workshops et des conférences quasi-quotidiennes d’intervenants extérieurs, ainsi qu’un accès aux ateliers techniques (bois, métal, séri­graphie, vidéo, photo, imprimante 3d, etc.), afin que chaque étudiant puisse y mener son projet individuel, c’est-à-dire construire un travail artistique cohérent. Parce que l’art n’est pas indépendant des évolutions sociales et techniques, l’idée que l’art est en constante mutation est une des bases péda­gogiques de l’école. Il n’y a donc pas l’obligation d’une spé­cialisation technique pure, comme l’apprentissage classique de la peinture à l’huile par exemple, et l’on est plutôt amené à s’inventer ses propres média, à s’approprier différents moyens techniques (traditionnels ou contemporains), voire à déléguer à des entreprises une partie trop mécanique du tra­vail. Peu d’artistes aujourd’hui possèdent un niveau de tech­nicité équivalent à celui d’artistes passés, quand chaque médium était plus figé, distinct. Mais par l’enseignement d’une vue d’ensemble de ce qu’est l’art, les écoles des beaux-arts invitent chaque élève à réinventer, à sa façon, le métier d’artiste ; ces institutions aident également à s’inscrire dans le réseau de la scène artistique contemporaine. Comme dans les écoles d’ingénieurs généralistes, c’est plus une façon de penser ou d’appréhender la complexité du monde qui est enseignée.

Il me semble d’ailleurs que le métier d’artiste demande éga­lement des compétences proches de celles de l’entrepreneur : intuition, motivation, discipline de travail, veille cultu­relle, compétences de communication et de réseau, pour être à la fois le décideur et l’exécuteur, le concepteur et le technicien, l’ingénieur et le bricoleur. On est donc amené à rester un touche à tout, tout en cherchant à devenir un expert dans plusieurs domaines (par le possible choix d’un médium principal ou d’une problématique de recherche, par exemple).

Une nouvelle approche

Ces nouvelles années m’ont été plus difficiles que la forma­tion d’ingénieur. Apprendre à penser autrement, avec de nouvelles règles du jeu. Le schéma de pensée très rationnel de l’ingénieur m’a aidé à résoudre certains problèmes, mais me freinait pour en appréhender d’autres. Confronté à de nouveaux défis, tant intellectuels que manuels, de la conception à l’exposition, j’ai souvent eu l’impression de devoir repar­tir de zéro. Un nouveau rythme de travail, un vocabulaire nou­veau, des visions de l’art différentes de celle que je m’étais construite et une réflexion constante avec les autres étudiants sur la nature même de ces études. C’est une distance, un dépaysement peut-être comparable à un voyage en Inde. Les problèmes auxquels j’avais été confronté en tant qu’ingénieur étaient plus confortables : modélisables, voire optimisables, souvent en équipe et au sein d’une structure plus grande. Mais la poésie ne s’écrit (heureusement ?) pas comme une façon optimisée de communiquer une émotion, un trouble.

La réalisation d’une peinture, par exemple, confronte à un doute constant, proche du découragement de Sisyphe. Un combat avec la couleur, la matière, les mots, les formes, les symboles, les concepts, qu’il faut mener jusqu’au bout, même si l’objectif peut prendre des allures de mirage, ou par­fois retrouver sa clarté. Il faut rester à l’écoute de ce qui se passe sous le pinceau, conscient de la part de contrôle que l’on exerce, et des accidents qui découlent de ce qu’on ne maîtrise pas, de la sérendipité, d’une intériorité qui est le filtre et du réel qui est la source. Au delà de ces doutes et dif­ficultés, c’est toujours le plaisir de créer qui l’emporte. Il me serait néanmoins très difficile de décrire le schéma de pensée de l’artiste, qui est différent pour chacun. L’intuition, l’humour et la sensibilité sont prépondérantes dans mon proces­sus de création, même si le raisonnement reste le socle, la structure de tout travail. Le dessin, entre observation et empathie, est la base de mes recherches artistiques, pour sai­sir plus qu’une apparence. Un regard critique pour ce qui apparaît sur la feuille, afin de pouvoir exercer une rétroaction dessus. Jusqu’à ce qu’enfin tout s’assemble dans un «Eurêka», comme la solution d’un problème mathématique. Je sais alors que le travail est fini, et le résultat devient extérieur, à la fois étrange et familier.

Mes débuts

C’est cette double formation qui m’amène à me revendiquer généraliste, comme de nombreux autres artistes. Mon expé­rience d’ingénieur m’a rendu plus sensible au thème de la technique : mon mémoire de 5e année est une analyse d’œuvres contemporaines selon leurs modes d’existence technique2 et une pensée plus théorique sur ce que les œuvres nous disent des relations entre l’être et la technique3. Ce mémoire accompagne ainsi mes recherches artistiques. Mes créations se sont peu à peu centrées sur la sculpture, la vidéo et l’écriture de théâtre et de performances. Mais je poursuis également ma pratique du dessin, de la peinture, la rédaction d’essais critiques ou théoriques, et ai aussi recours à l’ordinateur et aux imprimantes 3d pour réaliser certaines pièces. Voici la description succincte de quelques unes de mes réalisations récentes.

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Chaîne, 2013, Collection privée Sculpture, tilleul, 9 x 9 x 500 cm Vue de l’exposition Ateliers à la Galerie Mica, Rennes

Chaîne est taillée dans une pièce unique de tilleul, initiale­ment longue de cinq mètres, qui s’allonge pour chaque maillon de bois libéré et donc mobile. Ce travail, uniquement manuel, s’oppose à l’objet usuel qui symbolise à mes yeux l’industrie et le travail en série. Le bois devenu articulé garde les traces des différentes étapes de la réalisation, dévoilant la méthode utilisée comme un mode d’emploi «do it yourself».

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Ville, 2013-2014 Bois, 60 x 300 x 200 cm Vue de l’exposition Summer Show à la Galerie du Cloître, juin 2014, Rennes

Ville est un collage de morceaux de bois, de chutes assem­blées empiriquement. La ville s’agrandit tandis que je m’aliène dans ce travail répétitif. Perpétuellement en chantier, cette œuvre est vouée à grandir indéfiniment.


Joyeux anniversaire Ready-made, 4 juin 2013 et 2014 - affiche de la performance

Joyeux anniversaire Ready-made est une de ces pièces d’art qui parlent d’art, catégorie que j’ai longtemps critiquée avant de m’y intéresser par le biais de l’humour. J’y réinterprète une œuvre symbolique de l’histoire de l’art : le premier ready-made de Marcel Duchamp, la Roue de bicyclette (1913). L’influence de cet artiste sur l’art contemporain est encore grande aujourd’hui. J’ai donc organisé l’anniversaire du ready-made pour son centenaire et ses 101 ans. La perfor­mance commence lorsqu’on allume les bougies, plantées sur une réplique de la roue de bicyclette. On est tous bien habillé, la roue tourne, les bougies dégoulinent, on souffle, on chante un peu aussi.

Je vivais seul dans les bois, 2014 - Vidéo 1’56”

Je vivais seul dans les bois : sur la couverture du livre de Henry David Thoreau, un scarabée grimpe droit devant lui. Son instinct le pousse inexorablement à monter selon la ligne de plus grande pente, mais des mains manipulent le livre et les pattes du scarabée glissent sans cesse, le ramenant à son point de départ, l’enchaînant à son ascension, conquête de l’inutile.

Pour une buse avec toi, 2014
Pièce de théâtre co-écrite avec rémi Mortacteurs (juin 2014) : rémi bihan, Killian bouchez-calvez, clara Dupont, Martin Jaffré et Pauline rivière

Pour une buse avec toi, c’est l’histoire de plusieurs person­nages qui raisonnent sur les origines du pouvoir autour d’une buse en béton. Très influencée par l’écriture de Beckett et le mythe de Diogène, cette pièce de théâtre propose le procès de l’absurdité intrinsèque à toute tentative structura­liste.

Les débuts, dans le pari de gagner sa vie comme artiste, sont financièrement très ardus : la majorité des artistes profes­sionnels ont également une autre source de revenus. Jusqu’ici, j’ai vécu avec les économies permises par mes années d’ingénieur, des petits boulots et la vente de plu­sieurs sculptures. Les études finies, j’ai pris plusieurs mois pour candidater à des résidences et concours, terminer cer­tains projets artistiques et en commencer de nouveaux. J’ai maintenant la chance de pouvoir choisir entre une alliance des deux profils – si je trouve ou propose un poste utilisant pleinement les deux – ou un compromis si je les sépare dans un mi-temps par exemple.

Dans mon expérience, l’addition de ces deux formations est ainsi source de réflexion et d’inspiration. Mais certaines cases ont la peau dure, et technique et culture ont été pensées comme opposées par la modernité. On perçoit aujourd’hui à quel point nos modes de vie sont déterminés par la tech­nique qui s’est autonomisée, au point qu’elle est devenue notre environnement. Cette réalité, les artistes en proposent des versions symboliques, conceptuelles, abstraites, figura­tives, narratives, satiriques, etc., qui ne se limitent pas à des rôles de décoration / divertissement / développement per­sonnel / création de valeur / propagande. La liberté subversi­ve de l’art en fait un outil de remise en question de notre savoir et de nos préjugés.

 

1 Guido Van Der Werve, Nummer Acht : Everything is going to be alright, 2007, Video 10’10”.

2cf. Gilbert Simondon, Du mode d'existence des objets techniques, 1958.

3Lire André Leroi-Gourhan, Martin Heidegger, Lewis Mumford, Hannah Arendt, Jacques Ellul et le mythe de Prométhée... (entre autres) pour une approche globale de la question.

 

 

 

 

 

 

 

 

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