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mars 2014

Saint-Michel ou Saint-Jacques ? Quel est le nom de la coquille ?

Publié par François SIMON (P50) | N° 472 - LA MER

Dédicace

En publiant cet article dans une revue de l’École des Mines, j’ai une pensée spéciale pour Monsieur Goguel qui fut mon professeur de paléontologie dans les années cinquante et qui me donnait une bonne note quand je récitais des listes de coquillages en latin, comme ferait un géologue devant les terrains sédimentaires du bassin parisien.

Résumé

La coquille Saint-Jacques servait d’emblème aux pèlerins dans l’Europe du Moyen Âge. D’où tirait-elle son nom ? Le sanctuaire de Saint-Jacques à Compostelle n’est pas au bord de la mer et les routes qui y mènent ne permettent pas de ramasser des coquillages. D’où venait l’association d’idées entre l’apôtre Jacques et un coquillage marin ? L’auteur pro­pose une réponse iconoclaste qui passe par ... le Mont-Saint-Michel où abondent des coquillages semblables qui ont eu depuis des siècles des usages décoratifs

Dans l’Europe des Vingt-Huit se posent des problèmes de tra­duction pour lesquels un dictionnaire ne suffit pas. Prenons le commerce des produits de la mer. Comment traduira-t-on si l’on n’est pas d’accord sur les noms dans le pays d’origine ? En France, une même espèce animale, poisson ou coquillage, peut s’appeler différemment en Méditerranée, dans l’Atlantique ou en mer du Nord; pis, son nom peut varier d’un port à l’autre sur une même côte ; pis encore, le même nom peut désigner deux espèces très différentes.

Les pêcheurs du département de la Manche, pour un modes­te coquillage torsadé et grisâtre, dont ils ont le quasi-mono­pole, hésitent entre «buccin», «bulot» ou «ran», voire «calicocot» ou «torion». S’ils veulent l’exporter en Europe du Nord il faudra le baptiser wulk en néerlandais, wellhornschnecke en allemand, valthornssnäcke en suédois, konksnegl en danois et autrement en lituanien, en estonien ou en letton. Cela finira, volens nolens comme disaient nos ancêtres, par le nom anglais whelk. Promu par les forces obscures de la mondiali­sation ce whelk sera vite adopté car, avec une seule syllabe, il gagne de la place dans les messages.

À moins que l’on décide à Bruxelles de se rallier au nom latin ? Les scientifiques du monde entier l’ont déjà fait et dans le mélange de latin et de grec qui leur est commun, ils s’accordent sur buccinum, (ici b. undatum), «mollusque gastéropode» qui prend pour pied son ventre mou.

 

François SIMON (P50)

Élève à l’École, il préférait la géologie, la paléontologie et ... les voyages ; boursier Zellidja de sa promotion, il fut stagiaire dans les mines d’or du Canada et les mines de fer du Transvaal.

Il débuta sa carrière dans la sidérurgie lorraine, puis chargé d’études au Canada et enfin responsable des études&achats d’une usine neuve en Flandre (Sidmar).

Il entra chez Creusot-Loire en 1970 comme directeur export de la filiale Delattre-Levivier (7 000 personnes) et négocia dans le monde entier des ventes de hauts-fourneaux, cokeries et agglomérations de minerais. Il participa à créer des filiales en Allemagne et aux États-Unis. Frappé à 57 ans par la failli­te du groupe, il se tourna vers l’écriture de livres d’histoire et, pour un temps, fut élu maire d’une bourgade balnéaire de Normandie.   

Un mollusque marin dédié à un saint

Qu’arrivera-t-il à la coquille Saint-Jacques ? Pourra-t-on s’accorder sur son nom dans diverses langues, par exemple en lui reconnaissant une même valeur symbolique ? Son nom en français lui assure un protecteur solide mais ce nom est bien long. Les forces obscures de la mondialisation et de la simpli­fication vont tenter, j’imagine, de contester le patronage du saint ; il est vrai que ce coquillage peut aussi être appelé «peigne» en français. Pline disait déjà pecten par analogie avec le peigne que portaient les dames romaines dans leur chignon. En allemand et dans les trois langues scandinaves, on garde la même image (le peigne se dit Kamm ou kam ; en allemand l’orthographe de Kammmuschel comporte trois lettres m accolées !).

Pour une fois le nom anglais escallop ou scallop ne s’impose pas. Certes il existe shell en une syllabe, mais les Anglais y voient la marque d’un géant pétrolier, ou une coquille vide, incomestible. Ce serait un comble de baptiser ainsi le fruit de mer préféré des gourmets et des chefs à trois étoiles. On en a pêché 16 500 tonnes en France en 2011 et une récente publicité dans le journal Le Monde nous apprend qu’elle ne contient que 83 kcal /100g ce qui en fait un aliment «sain et diététique». Il paraît que la coquille vide contribue, elle aussi, à l’alimentation mais à celle du ... bétail ! Après broyage, elle apporte du calcium.

En tout cas les Anglais ne disent pas «shell of St James» et certains de leurs dictionnaires associent plutôt coquille et pèlerinage en Terre Sainte. Les Allemands (Jakobmuschel) et les Hollandais (jakobsschelp) emploient éventuellement la référence à saint Jacques, mais on peut penser qu’ils ne font que transcrire le français ; enfin on rencontre aussi en néer­landais un renvoi au pèlerin (pelgrimschelp).

Comment un coquillage est-il devenu au Moyen Âge l’emblème incontournable qui décore le chapeau, le vêtement ou la besace du pèlerin de Saint-Jacques-de-Compostelle ou d’ailleurs ? Quel mollusque a servi de modèle ? Des gens sérieux ont dit que, pecten jacobeus, l’espèce méditerranéen­ne, s’était imposée et non celle de l’Atlantique, pecten maximus. Or, pour les savants, les différences entre les deux espèces sont faibles ; ni les pèlerins ni les artistes ne pou­vaient les distinguer.

Le saint protecteur est-il lui-même bien identifié ? Ils étaient deux Jacques à l’époque de Jésus-Christ et tous deux apôtres. Heureusement Jacques le Mineur s’efface sans heurt devant Jacques le Majeur, frère de saint Jean l’Évangéliste, et qui fut pêcheur de métier, évangélisateur putatif de l’Espagne et qui est enterré, dit-on, en Galice à Santiago de Compostela. Les artistes médiévaux dans toute l’Europe, ont représenté saint Jacques le Majeur en pèlerin, patron des pèlerins. Malgré les mauvaises langues qui disaient que le corps vénéré à Compostelle était celui d’un hérétique du IVe siècle, ce qui flattait le particularisme

On n’a pas dit dans une coquille flottante ... Á part Botticelli et sa Vénus, nul n’a vu flotter une coquille de peigne portant un corps humain.

Le grand saint Jacques aurait-il fait un autre miracle où un coquillage aurait joué un rôle ? Non. Compostelle est-elle une ville au bord de la mer ? Non. Les chemins de pèlerinage longeaient- ils quelque rivage marin ? Non. Alors d’où vient la coquille ? Ni en espagnol, ni en portugais le nom du coquilla­ge ne renvoie à saint Jacques. L’un dit venera et l’autre vieiria.

Abandonnons le surnaturel. La coquille vide est un ustensile utile pour mendier et surtout pour puiser de l’eau au hasard des routes. Elle pourrait, au même titre que le bâton, symbo­liser le pèlerin. Mais alors, les messagers, très nombreux aussi au Moyen Âge, avant que la Poste ne prenne sa forme moderne, auraient dû être représentés, en plus du bâton, avec la coquille pour boire en route. Ce n’est pas le cas !

Une théorie michelote

Alors si rien de rationnel ni rien d’irrationnel n’éclaire l’équation « coquille de peigne = saint Jacques + pèlerin », je vou­drais esquisser une théorie, en m’excusant d’avance de son côté un peu chauvin, bas-normand.

Le croyant qui partait en pèlerinage lointain, que ce soit vers Jérusalem, Rome, le Mont-Saint- Michel ou Saint-Jacques-de-Compostelle, voulait rapporter un souvenir et montrer à son retour que le but avait été atteint. On sait par des textes d’époque que certains emportaient des outils pour casser un caillou du Golgotha ou de la muraille des sanctuaires. Restons avec celui qui va prier l’archange Michel. Parti de Tours, de Dijon, de Francfort ou de Liège, jamais il ne voit la mer ! La première fois qu’il la découvre, il découvre en même temps le Mont, récompense suprême. Sur la grève les coquillages abondent ; ne dit-on pas proverbialement à l’époque, pour moquer un effort inutile : «qu’on porte des coquilles au Mont-Saint-Michel ou des feuilles en forêt» ? Il se baisse et ramasse ces objets étranges, inanimés, imputres­cibles. Il en met dans ses vêtements pour les rapporter à la maison. Sa femme, son curé, sa confrérie, voire le seigneur qui l’a envoyé marcher à sa place seront convaincus par ces objets nouveaux, certainement cueillis au bout du voyage.

Et voilà



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Figure n°1 : François SIMON (P50)


comment, me semble-t-il, une coquille vide, fût-elle de patelle, de pétoncle ou de coque devient naturellement emblème ou insigne (on disait «enseigne») du pèlerinage réussi à Saint-Michel-au–péril-de-la-mer. Aucun autre sanc­tuaire n’offre une conjonction aussi évidente entre un coquillage marin et un saint.

Enfin, argument supplémentaire, la célébrité du Mont-Saint-Michel commence au VIIIe siècle quand l’évêque Aubert y dépose les reliques venues d’Italie. À cette époque le sanc­tuaire de Santiago de Compostela n’existe pas. Il faudra plus de cent ans pour qu’il naisse et deux ou trois siècles pour qu’il s’impose comme le lieu de pèlerinage le plus fameux du monde chrétien, attirant les pèlerins les plus huppés, s’an-nexant le coquillage symbolique et laissant, dit-on, au Mont normand une clientèle plus populaire. Il faut dire qu’à l’époque la marche vers Compostelle, à la différence de celle du Mont, avait un air de croisade, de guerre sainte, dans un pays où la reconquête sur les Sarrasins n’était pas achevée.

Accessoirement, l’antériorité des pèlerinages à saint Michel pourrait expliquer aussi que les Espagnols crient : «Montjoie» en français quand ils arrivent à Santiago.

Les références se contredisent

Donc on aurait dû dire «coquille Saint-Michel» ! Pourtant je ne trouve nulle trace de cette appellation dans les livres d’aujourd’hui, ni dans les guides de découverte, ni dans les ouvrages de biologie marine destinés au grand public, ni même dans l’excellent «Vocabulaire des côtes de la Manche» où ont été recueillies vers la fin du XXe siècle des centaines d’appellations françaises et dialectales.

Celui qui en a parlé cent ans plus tôt c’est Edouard Corroyer, historien et architecte du Mont. Il a nommé et dessiné la «coquille Saint-Michel». Ce sont, dit-il, les coquilles «natu­relles» de la Baie. Elles sont noires ou brun très foncé et pos­sèdent une oreillette qui «permet de les fixer facilement sur les vêtements des pèlerins». Usant du jargon des héraldistes, Corroyer indique que les armoiries de l’abbaye sont «d’argent aux coquilles de sable, ces dernières plus ou moins nombreuses suivant les époques». Ces armoiries sont déjà attestées avec trois coquilles sous l’abbatiat de Robert de Jolivet au début du XVe siècle et recopient probablement des blasons plus anciens. Et à Genêts (localité où le pèlerin abor­de les grèves) la sénéchaussée, elle aussi, arbore un blason à trois coquilles. Par ailleurs, des coquilles entrelacées déco­rent, à partir de 1469, le manteau et le collier d’or des Chevaliers de l’ordre fondé par Louis XI pour remercier l’archange d’avoir soustrait le Mont à l’occupation anglaise.

Ces utilisations décoratives, pas nécessairement liées aux pèlerinages, confirment à mes yeux l’abondance ou la spéci­ficité des coquillages marins dans la baie du Mont-Saint-Michel. Quel animal servait de modèle ? Probablement pas la coquille Saint-Jacques qui ne se trouve pas normalement sur les grèves car elle vit à une profondeur plus grande. Je pense que la description que donne l’architecte est celle du «pétoncle» ou «peigne variable» (pecten varius ou mieux chlamys varius) qui possède en effet une grande oreille d’un seul côté alors que la coquille Saint-Jacques en a deux, symé­triques. Les tailles des adultes sont différentes : le pétoncle ne dépasse pas 5 cm alors que la coquille Saint-Jacques atteint facilement 15 cm.

Mais rien n’est simple ... Sur nos côtes existe un autre peigne : chlamys opercularis qui présente deux oreilles symétriques avec une taille de 5 à 6 cm ; le «Vocabulaire» affirme qu’on le vend à Granville sous le nom d’«olivette» et ailleurs de «vannette» ou «vanneau» par allusion à l’instrument à vanner le grain. Ce qui n’empêche qu’à Cherbourg, la «vanne» désigne la coquille Saint-Jacques !

Les héraldistes, ils sont peu nombreux heureusement, ajou­tent à notre confusion et continuent à dire «vannet» pour une coquille Saint-Jacques vue du côté concave et «coquille» pour la même vue du côté convexe.

Ne parlons pas dégustation, pour ne pas alourdir le débat; il paraît que des cuisiniers peu scrupuleux emploient l’olivette (pétoncle) pour «copier» la coquille Saint-Jacques !

J’ai consulté un autre historien incontournable du XIXe siècle local, l’abbé E.-A. Pigeon qui était chanoine de Coutances et s’était fait construire à Genêts un manoir que je connais bien, avec vue sur la Merveille de l’Occident. J’espérais qu’il m’aiderait à promouvoir la «coquille Saint-Michel». Il n’en fut rien. Le chanoine Pigeon, qui écrit pourtant moins de dix ans après Corroyer, ne la mentionne même pas ; pas plus d’ailleurs que la coquille Saint-Jacques ! Heureusement que personne ne croît à l’infaillibilité du chanoine car lui, il affirme sans états d’âme, que l’insigne de tous les pèlerins est une «coque de Genêts», aujourd’hui cardium edule, que les «michelots», des pionniers, ont exportée vers les autres sanc­tuaires. Et toujours sans états d’âme, il reconnaît son «bivalve des grèves» sur le collier de l’ordre militaire de Saint-Michel, sur le blason de l’Abbaye et sur les sceaux de la sénéchaussée de Genêts depuis 1387 au moins et jusqu’à 1830, à «la chute des Bourbons».

Certes, une journaliste, désireuse elle aussi d’arbitrer entre saint-Jacques et saint-Michel, rend son verdict en faveur du premier. Mais pour expliquer le lien entre l’apôtre et la coquille de peigne, elle s’appuie sur une thèse compliquée où des plongeurs professionnels cueillent les coquilles au fond de la mer de Galice puis les chargent sur des mulets vers Compostelle.

J’emprunte à son étude deux citations qui vont dans mon sens :

  • D’abord celle d’un bénédictin, inspirateur de Corroyer. Il écrivait en 1868 que dans tous les lieux de grand pèlerina­ge, même éloignés de la mer, on vendait des coquilles à l’imitation de celles ramassées dans la baie sainte, «dès les premiers temps des pèlerinages au Mont.»
  • Puis, une citation percutante de La Varende affirmant en quelques lignes ce que j’ai mis trois pages à expliquer : «l’on peut croire sans témérité que la coquille devenue insigne générique du pèlerin est née au Mont-Saint-Michel. Saint-Jacques de Compostelle est à trente-cinq kilomètres de la mer ; c’est peu en comparaison des distances parcourues, mais ce n’est pas le littoral. Dès le Xe siècle, ces insignes apparaissent au Mont Saint-Michel. D’ailleurs la coquille Saint-Jacques, le Godfish des Anglais, le pectenjacobeus dif­fère de la coquille Saint- Michel ; elle est beaucoup plus grande. La nôtre doit être la « palourde, la bucarde, encore appelée la coque qu’on rencontre abondamment sur les grèves «découvrantes».

Conclusion

Il paraît difficilement contestable que l’association d’idées entre pèlerinage et coquille soit née au Mont-Saint-Michel. Aucun autre sanctuaire, redisons-le, n’offre une conjonction aussi évidente entre un coquillage marin et un saint ! Qui plus est, on trouve dans la Baie, sans pêcher, sans chercher, des coquillages abondants, ordinaires, qui ont plus ou moins le même dessin qu’une coquille Saint-Jacques et dont la taille convient mieux pour faire un insigne. D’ailleurs divers autres usages décoratifs sont attestés, ce qui ne semble pas le cas en Galice.

Mais pourra-t-on rendre à César ce qui est à César et à saint-Michel la coquille usurpée par saint-Jacques ? Non sans doute. On n’arrachera pas à pecten maximus son nom français de «coquille Saint-Jacques». Ce qu’on pourrait faire de mieux serait, comme au XIXe siècle de baptiser «coquille Saint-Michel» le vulgaire pétoncle et sa cousine vannette. Ce qui suppose l’accord de tous les pêcheurs de la Baie, tant nor­mands que bretons ... Mais ce qui ne réglerait pas le problè­me de la traduction dans les autres langues d’Europe.

Et enfin, il faudra aussi définitivement renoncer à associer un symbole de la piété médiévale à une espèce biologique unique, dotée d’un nom latin universellement reconnu. Nous nous consolerons en pensant qu’ailleurs sur la planète, le même constat s’est imposé. Le lotus, fleur sacrée des Égyptiens, est- il un nénuphar, un nymphea ou un nelumbo ? Est-il semblable au lotus des bouddhistes d’Inde ? ou à celui de la Chine ? Jamais on n’aura la réponse.

Jamais on n’enfermera le religieux dans les certitudes, d’ailleurs provisoires, de la science.

Auteur

François SIMON (P50)

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