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avril 2020

RUSSIE: LE DÉFI DE LA TRANSITION ÉCONOMIQUE

Apprendre de l’Occident par les échanges commerciaux et scientifiques, tout en préservant jalousement son autonomie, semble être le leitmotiv russe. S’appuyant sur son expérience personnelle des années quatre-vingt-dix, Philippe Simon analyse les évolutions et les invariants de l’économie russe.


ASPECTS GÉOPOLITIQUES

La Russie fait indéniablement partie de l’Europe, du fait de sa géographie, son histoire, sa culture et son implication politique, militaire et commerciale dans les événements Européens depuis le milieu du XVIe siècle. Son histoire poli­tique et sociale la différencie pourtant profondément de ses voisins Occiden­taux à partir de la fin du XIXe siècle, du fait de la persistance d’un régime monarchique autoritaire dont la Pre­mière Guerre mondiale précipitera la fin pour conduire le pays, à l’occasion de la révolution de 1917, vers une dictature soviétique encore plus implacable et totalitaire qui durera plus de 70 ans. L’échec de l’économie collectiviste à émuler les progrès techniques de l’Europe Occidentale et des États-Unis, illustré entre autres par la défaite dans la course aux armements spatiaux et à la numérisation de l’économie (“guerre des étoiles” des années 1980 par exemple), a logiquement mené les diri­geants Russes, à partir de la chute du communisme, à se réapproprier la vision d’Ivan le Terrible puis celle de Pierre le Grand : la Russie a beaucoup à gagner et à apprendre de l’Occident par les échanges commerciaux et scienti­fiques, tout en préservant jalousement son autonomie de décision en matière politique, militaire, voire sociétale.

Les relations scientifiques et commer­ciales entre la Russie et l’Europe sont donc gouvernées par quelques impéra­tifs rationnels :

  • Engager une transition de la dépen­dance excessive aux exportations de matières premières, essentiellement énergétiques, vers une économie diversifiée d’industries et de services ;
  • Rattraper en partie au moins le retard important et pérenne en matière de technologies, de savoir-faire et d’in-vestissements par rapport aux écono­mies Occidentales de consommation de masse (concept pertinent en Rus­sie depuis à peine 30 ans...) ;
  • Valoriser au mieux les robustes connaissances scientifiques (plutôt théoriques que pratiques) de la nation ;
  • Assurer à l’ensemble des citoyens une forte croissance de leur qualité de vie quotidienne, ne serait-ce que pour assurer un minimum de paix sociale ;
  • Convaincre ses voisins Occidentaux que la Russie est un membre dévoué de la “Maison Europe”, de ses cultures et de ses traditions.

D’autres impératifs, tout aussi puis­sants, sont plus subjectifs voire moins avouables :

  • Retrouver en partie au moins le statut de superpuissance mondiale qui était celui de l’Union Soviétique (“nostalgie de l’Empire”) ;
  • Construire une stratégie efficace de réponse aux mega-projets Chinois tels les “Routes de la Soie” qui impacteront directement les territoires russes mais constituent aussi un gisement de valeurs dont la Russie souhaite capter sa part ;
  • Conserver le contrôle étroit de l’appareil d’État et l’autonomie de sa poli­tique étrangère, mais aussi des décisions et des ressources de quelques nations limitrophes qui constituent un “glacis de sécurité”.

EXPÉRIENCE PERSONNELLE

J’ai eu la chance de travailler en Russie pendant 18 mois en 1996-97, à l’époque des privatisations massives de l’économie engagées par le gouvernement de Boris Eltsine. Un nombre significatif de cabinets de conseil (stratégie et audit comptable), tous d’obédience Améri­caine (Mc Kinsey, BCG, Bain, Booz Allen, AT Kearney, Deloitte, Ernst & Young), intervenaient en Russie sous le finance­ment de l’agence US AID (Assistance to International Development), car les autorités Russes n’étaient quasiment pas solvables (le FMI les renfloua en août 1996 par un prêt de 10 milliards de dollars US). Opérant alors chez Braxton, branche conseil stratégique de Deloitte, je dirigeais plusieurs équipes dans le cadre du programme PIES (Program for Intensive Enterprise Support).

Il s’agissait de reengineering de crise offert à une variété de PME et d’ETI, la majorité en Russie profonde (loin de Moscou et de Saint-Pétersbourg) pour les aider à simplement survivre face à des marchés en voie de libéralisation accélérée, dont ils ignoraient tous les facteurs clés de succès. Ces entreprises étaient toutes grevées de charges héri­tées du collectivisme (dispensaire, camp de vacances pour les enfants, logements des salariés) dont elles devaient supporter les coûts puisque les autorités régionales ou nationales ne le faisaient plus pour elles ! Elles étaient par ailleurs excessivement inté­grées en amont, étant donné une tradi­tion de défiance profonde vis-à-vis des fournisseurs externes. Et dans une éco­nomie en voie de démonétisation, les échanges commerciaux avec ce qui leur restait de clients relevaient plus sou­vent du troc que du commerce usuel. Nos équipes sur le terrain devaient donc affronter des situations de détresse financière, technique, indus­trielle et sociale inconnues en Occident. Elles devaient également pratiquer au quotidien une pédagogie des bases de la gestion d’entreprise, auprès de diri­geants lucides et sincèrement désireux d’apprendre pour sauver leur outil de travail, mais aussi dépourvus de ressources et parfois de pouvoir de décision, étant donné l’existence d’actionnaires “cachés” mais vigilants. Il est à noter que les consultants du pro­gramme PIES ne furent jamais sollicités par des grandes entreprises russes génératrices de devises (Gazprom, Transneft, AvtoVAZ, Aeroflot, Tupolev, Narodnye Bank, etc.) car les oligarques, qui se les étaient réservées lors des pri­vatisations, ne souhaitaient pas les exposer au regard critique d’experts étrangers.

Plus de 20 ans après cette expérience, quels sont les changements majeurs intervenus dans l’économie russe et quels sont les invariants, tels qu’observés depuis la France ?

ÉVOLUTIONS STRUCTURELLES

Le gouvernement russe a repris le contrôle de fait d’un grand nombre d’entreprises à valeur stratégique en réduisant le pouvoir des oligarques. Il a surtout admis depuis quelques années l’entrée d’investisseurs occidentaux dans des entreprises productrices de biens d’équipement et de consomma­tion (par exemple l’automobile, prise de contrôle d’AvtoVAZ par Renault) ou leur implantation ex-nihilo (exemple Danone). Il a par ailleurs rationalisé un système bancaire national qui, dans les années 1995-2000, avait vu la florai­son de petits établissements dépourvus de sérieux et de viabilité, attirés par l’effet d’aubaine d’une libéralisation mal contrôlée.

Il continue d’encourager l’évolution de ses entreprises vers les standards d’ex-cellence occidentaux, avec quelques réussites notoires, comme Aeroflot dont la qualité de service actuelle est sans commune mesure avec le niveau inquiétant des années 2000 (la flotte étant par ailleurs majoritairement équi­pée de Boeing et d’Airbus).

Il a su développer une collaboration étroite avec l’Union Européenne dans le domaine spatial, où les ressources et expertises du CNES, par exemple, et de l’Agence Spatiale Russe s’avèrent com­plémentaires.

INVARIANTS ESSENTIELS

La poursuite du rétablissement de la posture 'impériale” dans la géopoli­tique Russe n’est pas l’objet du présent dossier mais elle est notoire, et a entraîné en particulier des sanctions économiques sérieuses, surtout de la part des USA. Ces sanctions impactent lourdement le processus de modernisa­tion de l’économie russe, en particulier dans le domaine des infrastructures et encore plus dans le domaine de la tran­sition numérique

De ce fait un certain nombre de techno­logies 'à l’état de l’art” dans l’électro-nique ou l’avionique par exemple échappent aux entreprises russes (2 à 3 générations de retard selon leur propre aveu) et les rendent dépen­dantes de fournisseurs ou partenaires occidentaux, eux-mêmes exposés aux aléas des sanctions américaines.

Par ailleurs, la Russie n’a pas encore réussi à s’affranchir de sa dépendance aux exportations de matières pre­mières, en priorité le gaz et plus récem­ment le pétrole. De même, dès les années 1985, le pays s’approvisionnait en devises en déversant sur le marché libre des milliers de tonnes d’aluminium produit à faible coût grâce aux immenses ressources hydroélectriques de Sibérie (32 % du coût d’une tonne d’aluminium provient de l’énergie élec­trique nécessaire à sa fabrication). La Russie exportait donc de l’électricité transformée en métal léger, dont la pureté et les caractéristiques méca­niques laissaient d’ailleurs beaucoup à désirer en regard des critères occiden­taux... De fait, l’un de nos contributeurs qualifie encore aujourd’hui l’économie Russe 'd’immense émirat”.

LES TÉMOIGNAGES

La direction des affaires internationales du CNES nous rappelle l’historique de la très ancienne collaboration entre la France (puis l’Europe) et la Russie dans l’exploration spatiale, et nous décrit les récents succès de cette collaboration à travers les lancements de satellites depuis Kourou sur des fusées Soyouz, comme des capsules de cosmonautes/ spationautes vers la station spatiale internationale depuis Baïkonour.

Le groupe Renault présente un véri­table cas d’école, raconté par celui qui en fut le concepteur et le maître d’œuvre : le redressement spectaculaire de l’usine AvtoVAZ (marque 'Lada”) de Togliatti et le renouvellement complet de la gamme de véhicules, dans le res­pect de la sensibilité nationale russe. Ce processus récent (2018) est toujours en cours mais porte ses premiers fruits. La problématique du Gaz et son poids colossal dans les exportations russes via la société nationale GazProm font l’objet d’un exposé dense mais passion­nant par le Pr Marina Lastovskaya, enseignante à l’université Gubnik de Moscou (équivalente à notre IFP-EN) et conférencière régulière en France (en particulier devant notre club Mines Énergie en 2018).

Enfin l’un de nos jeunes camarades sté­phanois nous offre un témoignage rare, celui d’un ingénieur qui a commencé sa vie professionnelle en Russie 'pro­fonde” (loin des grandes métropoles) dans une joint-venture entre Snecma et une entreprise russe fabriquant des moteurs d’avions civils (courts courriers régionaux). Son récit porte à la fois sur les problèmes professionnels rencon­trés (assez proches par nature de ceux d’AvtoVAZ) et sur la vie quotidienne d’un expatrié dans la Russie de 2014. Il est clair que ce dossier ne peut être exhaustif mais nous souhaitons qu’il contribue à dissiper quelques préjugés et à apporter quelques preuves que la place de la Russie, à terme, est bien au sein de la 'Maison Europe”.

Bonne lecture ! 

Auteur

Directeur associé, Winnotek, directeur scientifique de la Revue

Philippe est MBA d’University of Chicago, Booth School of Business. Après une carrière
double, industrielle (Aluminium Pechiney, SAFT, Faurecia, Thomson) et de Conseil (Bain & Cie, CSC Index, Braxton/Deloitte) il est cofondateur en 2009 du cabinet Winnotek spécialisé en valorisation de l’innovation, stratégies de Propriété Intellectuelle et montage de projets R&D collaboratifs. Voir les 11 autres publications de l'auteur

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