Retour au numéro
Vue 71 fois
janvier 2015

Passions classiques

Introduction

Comment l’ingénieur est-il devenu producteur et organisa­teur de concerts ? Par passion et raison en même temps. Lorsque l’institution qui organisait les concerts de musique de chambre du dimanche annonce que c’est terminé, mélo­manes fervents et musiciens sont très désappointés. Comment faire pour retrouver son adrénaline musicale ? Fonder une association et organiser ces concerts nous-mêmes pardi. C’est la raison. Ce jour-là j’ai mis le doigt dans un engrenage passionnant. Les métiers de consultant et de producteur sont-ils compatibles ? N’a-t-on pas l’impression d’être plombier et boulanger ?

Heureusement les métiers du conseil se traitent en journée, et la musique se tient le soir, en théorie. Reste le réel... Je vais essayer de montrer que par fertilisation croisée les mondes de l’entreprise et de la culture auraient beaucoup à gagner à partager valeurs et pratiques.

Deux métiers d’organisation

L’ingénieur qui dirige un projet, planifie, gère ses ressources, s’assure de la bonne exécution, etc. Chaque concert est aussi un projet. Les fonctions des acteurs sont grosso modo sem­blables, l’objet et les us en sont pour autant très différents, et éloignés du monde de l’ingénieur.

Abordons l’immense sphère des arts aux pratiques et au vocabulaire ésotérique et focalisons sur la musique classique. Nous y trouvons les musiciens, instrumentistes ou chanteurs, les ensembles qu’ils forment, les œuvres écrites en notation spécifique (partitions), les lieux où l’on joue, dédiés ou polyvalents, les habitudes, règles et convenances du milieu musi­cal, le public plus ou moins averti. Je ne parlerai ici que de musique de chambre, un genre raffiné aux plus hauts som­mets de la musique, à savoir des formations de quelques musiciens, sans chef d’orchestre.

Afin de convier le public au concert, l’organisateur doit trou­ver un ensemble de musiciens d’accord pour jouer un pro­gramme, et un lieu propice à la musique... Est-ce tout ? Non car sans budget il n’est pas possible de fonctionner. Il faut trouver des financements publics et privés avant de se lancer dans l’aventure.

À noter deux caractéristiques essentielles de la production de concerts :

  • le concert n’est donné qu’une seule fois, le public (les clients) se rassemble en un lieu et au même moment pour découvrir le produit
  • les artistes travaillent au cachet, c’est-à-dire qu’ils touchent une somme pour la prestation. Le plus souvent «intermit­tents», ils ont des employeurs différents à chaque concert.

Il est nécessaire de distinguer les différents types de musi­ciens : amateurs, professionnels et vedettes internationales. Même passionnés et très doués, les premiers ne gagnent pas leur vie avec la musique. Un bon professionnel a travaillé son instrument tous les jours pendant plus de 20 ans depuis le plus jeune âge et connaît des milliers de pages de musique par cœur. Il sait rattraper une situation qui dérape en concert, sans que le public s’en aperçoive. Les vedettes internatio­nales vont, par leur seul nom, remplir la salle, une aubaine pour le producteur fortuné. On se les arrache à prix d’or et leur agenda est fixé très longtemps à l’avance. Mais ils savent aussi jouer pour leurs amis lors de concerts moins connus.

Avant de convier le public – les publics devrait-on dire1 – il faut savoir ce qu’il souhaite entendre. Comment plaire à celui qui vient pour se distraire, au fidèle abonné, au mélomane qui vient découvrir un répertoire ou entendre tel musicien, au professionnel de la musique qui veut s’instruire ? La construction des programmes est une clé fondamentale. Vous n’aurez pas le même succès populaire si vous affichez Mozart-Beethoven ou bien Bartok-Cavanna2. De même vous n’aurez pas la même affluence au festival d’été à Aix en Provence ou en mars au Printemps Musical de l’Escaut.

Des similitudes avec l’entreprise

Le producteur de concerts doit choisir et décider de sa stra­tégie. Quelle diffusion ? À quels publics ? Pour quoi faire ? Avec quels artistes ? C’est équivalent à une étude de marché avec business model, plan d’actions et business plan... Pour l’ingénieur la transposition n’est pas aisée, le milieu artistique étant par nature méfiant envers ce qui fait «business», voire un brin «Tartuffe» : «cachez cet argent que je ne saurais voir».

Le concert a deux impératifs, un délai fixe dès qu’il a été annoncé, et une haute qualité qui forgera petit à petit la réputation de la structure organisatrice. L’excellence profes­sionnelle et le souci de la perfection des musiciens vont assu­rer la qualité requise. Ils doivent savoir travailler en équipe, tant en groupe sur scène, qu’avec les membres de l’organisation. Heureusement le musicien a normalement l’oreille faite pour... s’entendre. L’écoute de l’autre est un fondement même de la musique de chambre. Le musicien travaille dix heures pour donner une heure de concert. Il peut aussi pas­ser une heure sur deux lignes de partition qui accrochent. Ainsi un pianiste «vedette»3, venu soutenir notre festival naissant, répétait-il son concert quand une pianiste fait remarquer «pourquoi répète-t-il ? C’est déjà si parfait» : parce que c’est un professionnel, il ne veut rien laisser au hasard.

La concurrence est aussi féroce que dans les affaires, avec des coups parfois très bas, car non soumise aux garde-fous du code de commerce. De quelle concurrence parlons-nous ? Des autres organisations de concerts bien entendu, mais aussi de toutes les activités qui cherchent à distraire le public. Bien naïf est celui qui croit que la qualité intrinsèque suffit. La concurrence devient sournoise quand elle se permet de médire des collègues organisateurs, des artistes, et fait pros­pérer de fausses rumeurs par des intermédiaires qualifiés (professeurs par ex.) et le web, bien plus rapide à divulguer les rumeurs que les faits avérés.

La communication est le nerf de la guerre. Pour émerger il va falloir déployer des montagnes de moyens et faire fonction­ner les réseaux – les traditionnels et les nouveaux modes fon­dés sur le web. Certaines scènes subventionnées utilisent plus de 20% de leur budget pour la communication. Elles bénéficient ainsi d’une exposition grand public avantageuse.

L’administration est encore un point de similitude avec l’entreprise. Aux Direccte, Drire, organismes de contrôle et autres auxquels l’ingénieur se frotte, le producteur a affaire aux ser­vices techniques de la ville, règlements des pompiers, la Sacem, les règles de paie variables selon les statuts, etc.

Des différences notables

Cliquez pour agrandir Quatuor boréade

L’amour partagé de la musique ou l’amitié des musiciens sont des liens forts du concert. Le respect du public et du client est naturel chez les artistes qui recherchent la satisfac­tion du mélomane. Il n’y a pas besoin de norme ISO 9000 pour le dire. Plus subtile est la beauté intrinsèque de la musique. Les choix d’interprétation ne souffrent pas la dis­cussion, surtout venant d’un organisateur. Ils sont la décision exclusive de l’artiste. Avec le temps et l’amitié, on arrive néanmoins à débattre d’un sujet qui reste subjectif, car peu de critères objectifs sont mis en place, et finalement c’est mieux pour l’art.

Si le professionnalisme et le travail des musiciens forment le ciment de la qualité, les critiques peuvent en être l’acide ravageur. Certains artistes méprisent les critiques et refusent de les lire. Mais le public lit, écoute et suit les avis. Il faut donc un patient travail auprès des medias, critiques professionnels et institutionnels, pour former la réputation d’un festival. Voici un exemple simple de critique non étayée : «la nouvel­le salle de concert a une bien meilleure acoustique». Qui le dit ? Tout le monde ! L’architecte, les critiques, le public et les musiciens... Comment l’a-t-on mesurée ? Mais enfin voyons, ça s’entend bien !

À chaque concert on engage des musiciens différents. Quelle entreprise peut se permettre un tel turn-over ? Un produit se construit brique par brique, petit à petit ; on peut corriger le tir en cours de route. Le concert, certes longuement préparé, apparaît tout à coup devant les auditeurs sans possibilité de corriger les défauts. Il doit être bon du premier coup. Jusqu’à la dernière minute, voire la dernière seconde, l’artiste et l’organisateur vont chercher à satisfaire le public, un détail sera changé, une amélioration sera apportée, pour une livraison parfaite.

La présence d’institutionnels – les collectivités territoriales sources de la manne subventionnée, la Drac4, et les offices regroupant les catégories professionnelles (Sacem5, Spedidam6, etc.) – est aussi une particularité du monde cul­turel. Vous devez avoir une oreille attentive ou un pied chez eux, c’est-à-dire un collaborateur permanent qui reste en contact. Sans un investissement important en temps il est illusoire de croire que vous intéresserez les partenaires insti­tutionnels.

La contrainte budgétaire est comparable à celle de la gestion de projet, mais l’approche du financement est très différente. En entreprise vous estimez un chiffre d’affaires prévisionnel, et analysez la somme de vos coûts pour calculer la marge. Les coûts sont considérés comme ajustables. Pour un projet cul­turel, on calcule les coûts de ses besoins (ou de ses envies), puis on cherche l’argent pour les satisfaire. Les recettes de billetterie (la vente) ne couvrent qu’une petite partie du bud­get et la chasse aux subventions, aides, mécénat, dons, est ouverte. Il faut activer ses réseaux d’influence. Les coûts sont considérés comme fixes, notamment les salaires des perma­nents. L’ajustement éventuel se fera en utilisant plus de bénévoles, d’intermittents et en sollicitant les artistes pour une baisse de leurs cachets.

Cliquez pour agrandir Quatuor Sirius

L’existence de bénévoles est consubstantielle à la culture. Ils sont totalement inconnus, et même prohibés, en entreprise. À quoi servent-ils ? À renforcer l’équipe du festival : accueillir le public, accompagner les musiciens, mettre en place le dis­positif scénique,... jusqu’à repasser une veste froissée cinq minutes avant d’entrer en scène ! Envie de vivre la musique autrement, rencontre des artistes, partage d’une aventure peu commune sont les moteurs du bénévolat. Dans les concerts que j’ai organisés, et vu la modicité des budgets, 100% des activités de la production étaient bénévoles. Faire cohabiter ceux qui sont salariés et les autres relève souvent d’un délicat équilibre, les uns étant affectés au fonctionne­ment de la structure à long terme, et les autres s’attachant au bon déroulement des manifestations. On cherchera à éviter les comparaisons, frictions et affrontements entre les deux catégories.

Le régime des intermittents est une autre spécificité du monde culturel. Dans son principe il permet aux artistes d’être payés à l’année sur une base calculée à partir de leurs cachets touchés lors des concerts, et ainsi garder l’esprit libre pour travailler leur art dans les périodes inter-spectacles. Pourquoi ce système financé par tous les salariés est-il réser­vé uniquement aux salariés du spectacle ? Nous n’ouvrirons pas ici le débat, une véritable boîte de Pandore que les par­tenaires sociaux n’arrivent pas à traiter sans provoquer de tempête.

La propriété intellectuelle est un autre principe sacrée des milieux culturels. Si un produit technique est soumis à la concurrence son prix peut et va baisser, comme récemment la téléphonie mobile. Normal me direz-vous ! Pourtant ce n’est pas vrai pour le livre, la redevance cinématographique, ou les droits des compositeurs et interprètes perçus par les Sacem, Spedidam etc. Les calculs de prélèvements sont si obscurs que l’on est incapable de les budgéter à l’avance. À l’inverse, pour monter un dossier de demande d’aide à la dif­fusion, vous devez suivre un labyrinthe dont aucun fil d’Ariane ne réussirait à faire sortir Thésée.

Les facteurs clé de succès d’un bon festival et... les limites

En entreprise, le succès s’observe quand les ventes sont là, les bénéfices aussi, l’emploi bien sûr, ou encore la notoriété tech­nique (référence) ou populaire (marque). Pour les concerts, le succès se manifeste par des applaudissements nourris, une salle remplie, des critiques élogieuses.

Pour un nouveau festival, construire la crédibilité de la nou­velle organisation est un long processus de forgeage des opi­nions du public, des critiques, des artistes et des partenaires. Les facteurs clé de succès sont : une programmation inno­vante et de qualité, des musiciens de haut niveau, une organisation bien préparée, un large réseau relationnel, une poli­tique de communication adaptée et efficacement mise en œuvre. Ajoutons pour l’organisateur, une très grande dispo­nibilité associée à ... un faible besoin de sommeil.

Quelles sont les limites de l’exercice ? «Aide-toi et le ciel t’aidera» dit un proverbe. Avec de grandes ambitions, mais sans grands moyens financiers, l’équipe a su trouver des mécènes, sur la promesse des institutions de compléter les budgets par la suite. Les premiers concerts ont eu lieu avec leurs suc­cès, l’affluence restant modeste les premières années. Des mélomanes fervents s’y sont donné rendez-vous, notam­ment les groupes géographiques Intermines, qui ont appré­cié les Lumières d’Extrême-Orient à Valenciennes en 2013, lors d’un exceptionnel récital de musique traditionnelle japo­naise.

Le réseau est un point fondamental et sensible. Partir du monde technique pour investir les milieux culturels est un long chemin semé d’embûches. Tout le monde du microcos­me musical se connaît déjà ou est en relation préexistante. Le nouvel arrivant est vite repéré et on tentera de le marginali­ser s’il n’a pas d’équipe permanente pour faire le lobbying nécessaire.

Cliquez pour agrandir
Trompe l’œil de Gysbrecht, 1665, Musée des Beaux-arts Valenciennes © RMN-Ojeda-Le Mage

Sans assez de monde et d’argent pour communiquer en mode multi canal, l’information doit être menée avec des moyens de fortune : plaquettes distribuées aux spectacles, affiches dans les commerces. Même avec des bénévoles enthousiastes il est difficile d’être pris au sérieux quand les medias ne s’intéressent qu’aux spectacles les plus populaires ou soutenus par les institutionnels, et quand les mélomanes de la ville fréquentent plutôt les grandes institutions cultu­relles les plus visibles, où ils assistent à des performances par­fois de moindre niveau pour un prix plus élevé. C’est le registre marketing bien connu «vu à la télé».

Fertilisation croisée

Cette notion de management développée dans les années 90 à l’Université de Lyon, et reprise dans les formations MBA HEC, ne connaît guère de succès. Parce qu’elle est française ? Parce qu’elle prône le décloisonnement, que personne ne souhaite vraiment ? Parce que l’on préfère ranger chacun dans une case bien étiquetée ? Et pourtant, il y a tant à apprendre d’autres domaines en observant les autres agir !

Les ingénieurs ont à progresser dans la culture du résultat, passant par la préparation du travail, avec entraînement intensif et auto-formation, ou encore dans le respect du client, dans l’écoute des autres et le self-control en opéra­tions. Les musiciens ont découvert comment établir une stra­tégie, gérer un projet, monter un budget, trouver des solu­tions inédites et organiser sans faille un événement à délai inamovible.

En conclusion

Comment réussir à mener de front les deux métiers, appa­remment très différents, de conseil et d’organisateur de concerts ? En réalité, produire des spectacles est typique­ment un travail d’ingénieur, plutôt multi-spécialiste. Le contenu en est principalement une gestion de projet, des opérations logistiques très variées, de la vente et des négo­ciations. Les contraintes viennent de l’éloignement des champs d’action très disjoints entre la technique et l’art, du temps élevé à y consacrer, du grand nombre de contacts à prendre, d’où des choix d’agenda, qui rendent délicat l’équilibre entre les deux activités.

Le moteur qui fait avancer l’ingénieur est naturellement la pression des événements, et chez l’artiste, le souci de bien interpréter sa partition. Les deux s’appliquent à ce que le client/public soit satisfait et ne s’aperçoive pas des efforts fournis. Réussir à produire des concerts de haute qualité avec une équipe restreinte de bénévoles là où les grosses écuries comptent 15 à 20 personnes et plus, est la première réussite et fierté. La seconde réussite est offerte par la satisfaction du public. Le bonheur est décuplé avec la reconnaissance et l’amitié des musiciens.

Amenez vos amis à la musique vivante. Plus on partage la musique plus elle est belle. Certains jours elle devient si sublime que vous direz comme Oscar Wilde : La musique met l’âme en harmonie avec tout ce qui existe. ■

 

 

1 On peut lire «Les Français sont-ils musiciens ?» de Bernard Gavoty, édi­tions du Conquistador, 1950. Et l’on pourrait se demander, pour faire un clin d’œil au titre de l’article de Maurice Bourbon, les passionnés de musique classique sont-ils des dinosaures survivants du Jurassique ?

2Bernard Cavanna, compositeur né en 1951, directeur du Conservatoire de Gennevilliers.

3Jérôme Ducros, pianiste et compositeur.

4Direction régionale de l’action culturelle.

5Société des auteurs compositeurs éditeurs de musique.

6Société de perception et de distribution des droits des artistes interprètes.

 

Auteur

Articles du numéro

Commentaires

Commentaires

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire. Connectez-vous.