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janvier 2015

Les roses d’Ispahan Poésie, vous avez dit : poésie ? Un parcours d’auteur ; une réflexion sur la poésie et ses rapports avec l’art

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Racines

L’histoire commence au début des années 40, dans un village de la montagne catalane. J’ai deux ans ; ma mère, institutrice, affairée avec ses «petits», ses «moyens» et ses «grands», me laisse vivre ma vie au fond de la classe. Le poète en herbe apprend à lire et écrire par mimétisme. À 7 ans, son premier poème, «Les petites hirondelles», est affiché au tableau noir. alea jacta est ! Tu seras poète, mon fils ! Ma vocation sera confirmée en terminale, lors d’une épreuve de dessin indus­triel. J’ai exécuté (le mot est approprié) avec brio une crapau­dine en perspective cavalière ; le professeur, attristé, mais indulgent : «Lambert, vous êtes un poète». Aujourd’hui enco­re, je ne sais pas à quoi sert une crapaudine.

Suivent des années d’écriture souterraine (et oui : encore les Mines !), puis, plus de 60 ans après, l’envoi d’un manuscrit. Le 11 juillet 2013, les éditions L’ Harmattan m’écrivent : «Nous sommes sensibles à la qualité d’écriture des textes...dans leur majeure partie, ils détiennent une réelle dimension poétique... nous considérons que dans leur ensemble ces textes méritent une publication... ». Coup au cœur ! Je suis poète. Reconnu par la profession.

De l’autodidacte au professionnel ?

Un ingénieur, c’est sérieux ; ça se documente ; devenu auteur patenté ISBN (!), j’achète un ouvrage sur la poésie moderne.

L’ouvrage s’appelle : «Caisse à outils : un panorama de la poé­sie française aujourd’hui». Caisse à outils : enfin du solide ! Ça rassure l’ingénieur. Hélas : arrivé à la page 251, je capitule. Perdu dans la «modernité négative», la littéralité, le cut-up, le palimpseste, la poésie concrète, visuelle, spatialiste, je décide d’être moi-même : je suis et resterai un poète-autodidacte.

L’autodidacte

Ma vie de lycéen m’a permis de me frotter aux siècles passés : d’Homère à nos jours, la liste est longue, trop longue, on ne peut que la survoler. Surtout ne pas réinventer la roue ! Mais comment rester soi-même ? Désorienté, je ressens le besoin d’un port d’attache : pourquoi pas le Surréalisme ?

Avec de très beaux vers libres (comme s’il pouvait y avoir des vers prisonniers), il m’apprend la force de l’image, le rejet des contraintes, le mariage des contraires, le miracle d’une créa­tion non préméditée : le port d’attache semble sans attaches, cela va bien au gamin du fond de la classe. Il jette la caisse à outils, garde l’effleurement des génies passés. Trouve sa réponse à la question sans réponse : c’est quoi la poésie ? Il décide de faire simple : la poésie est un don du Ciel.

Aujourd’hui, Villebramar

Villebramar, mon double schizophrène, est donc en devenir. Ayant renoncé à être autre chose qu’un autodidacte de la poésie, je me tiens fermement à ce que j’aime d’instinct : la sonorité, le rythme, le sens, la fluidité, l’image, le choc des contraires, la provocation, parfois, la rébellion, par atavisme. Et l’ouverture aux arts-frères.

Poésie et arts graphiques

La première édition du « Goéland Assassiné» m’a convaincu d’une évidence : poésie et arts graphiques s’enrichissent mutuellement. Depuis presque une année, j’ai visité des expositions, pris contact avec des artistes. Je leur ai proposé des thèmes, réfléchi devant des esquisses, pour finalement commander une bonne douzaine de dessins. Le dialogue n’a pas été toujours facile. Marier deux sensibilités, deux tempé­raments, deux styles ne va pas de soi ; mais quand l’osmose se fait, le texte et l’image se répondant, c’est une œuvre nou­velle qui naît et avec elle une nouvelle émotion.

J’illustrerai cela en mettant en regard un poème, Les Roses d’Ispahan, et son interprétation par mon complice et ami Nicolas Oulès. Le résultat m’a enchanté au point d’en avoir tiré un «poster» affiché dans mon bureau... Pas forcément très gai les jours de brouillard à Bordeaux, mais tellement puissant !

Une lectrice, découvrant un autre dessin, créé spécifique­ment pour illustrer mon cher goéland écrit :

«Belle expérience : dans un courriel précédent, je t’ai répondu sans avoir relu le poème correspondant au dessin, Je viens de le faire et suis émerveillée : la relecture produit une multitude d’impressions très fortes, des visions avec des sensations aiguisées : la preuve de la justesse et de la complémentarité, l’osmose réus­sie entre l’écriture et le dessin».

Poésie et théâtre

Chemin faisant, j’ai adoré Lorca ; je découvre «Bodas de Sangre» et l’expérience de sa troupe de théâtre ambulant, «La Barraca». Voilà une belle et noble ambition : permettre au peuple espagnol (nous sommes en 1933) de découvrir le monde de la Culture ! Dans la deuxième partie de mon «Goéland», mon aventure philippine donne la parole aux «Olvidados». Justement, le poème «Aklan-Bethléem» pour­rait aisément être joué sur scène. J’écris à un acteur connu. S’il m’avait répondu... Je ne renonce pas.

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Universalité de la poésie, poésies bilingues

De même que le poète doit créer avec d’autres artistes, il serait infiniment dommage que la barrière des langues empêche un poème d’être goûté universellement. Le beau appartient au Monde.

Juin 2014. Marché de la poésie, place Saint Sulpice. Des poètes du monde entier se côtoient. Sur le stand, une éditrice colombien­ne, Myriam Montoya ; je renoue avec délices avec ma langue préfé­rée, l’espagnol. Nous décidons de travailler ensemble. Myriam, édi­trice, est également une merveilleuse poétesse dont l’anthologie, «Vengo de la Noche», éditée en édition bilingue à Trois-Rivières (Québec) devient mon livre de chevet. Elle me propose de traduire mon ouvrage, «Le Goéland Assassiné» : il sera édité à Medellin par sa maison d’édition «Zona Torrida» : tout un programme ! C’est ainsi que le goéland assassiné devient «La Gaviota Asesinada». Si tout va bien, l’animal devrait naître en 2015.

À ce jour, une vingtaine de poèmes sont traduits et je découvre une œuvre nouvelle dont les sonorités et les rythmes m’enchantent. Miracle de l’interculturel. Mis en appétit et de retour à Bordeaux, je rencontre le Directeur de l’Institut Cervantès. Je lui propose d’animer un Club de Poésie hispanique. Voici un extrait du programme.

 

L’Institut Cervantès de Bordeaux 
vous propose de rejoindre

Le Club des Amis de la Poésie

Son objectif : permettre aux amis de la poésie hispano­phone de :

·  découvrir de nouveaux auteurs en Espagne comme sur le Continent américain,

·  redécouvrir les Grands Classiques,

·  partager leurs découvertes grâce à des rendez-vous de lectures réguliers.

La Réunion Inaugurale aura lieu le

17 mars 2015, à 18h

en nos locaux 57 Cours de l’Intendance.

Animée par une équipe de bénévoles passionnés 
de poésie hispanique, elle vous fera découvrir ou 
redécouvrir au cours d’un échange 
d’une heure et demi environ

MYRIAM MONTOYA (Bello, Colombie) 
HUILO RUALES HUALCA (Ibarra, Équateur)

 

Extrait du programme

Et maintenant ? Où mène le chemin ? Printemps en Aquitaine

Mariage du texte et du dessin, plaisirs et affres de la traduction, heures passées sur les équivalences linguistiques... que de riches instants en perspective ! Le programme est simple : s’ouvrir sur le Monde en gardant ses racines. Avec Nicolas1 et Tamaki1, Villebramar a choisi de s’ouvrir aux arts-frères, avec Myriam2 d’approfondir sa connaissance de la poésie sud-américaine.

À Trois-Rivières, capitale de la Poésie québécoise, l’éditeur «Écrits des Forges», frappé par l’analogie de situation entre le Québec et le Mexique, tous deux menacés par l’ogre anglo­phone, travaille avec des éditeurs, des traducteurs et des auteurs sud-américains. Son Tome I de la poésie bilingue Mexique-Québec (en commande !) sera bientôt sur mon bureau, et une bonne introduction vers de nouveaux amis. Villebramar passera-t-il le Rio Grande ? À défaut, il se conten­tera de franchir la Garonne !

À Bordeaux, le 17 mars 2015, je me ferai un plaisir de vous accueillir à la première réunion du Club des Amis de la Poésie Hispanique. Dans un château proche de Bordeaux, rive droite3, le 12 avril, votre serviteur Villebramar est invité à présen­ter quelques uns de ses poèmes ; une dégustation suivra... ! Le printemps est toujours beau en France, mais plus encore en Aquitaine ! Alors, laissez-vous tenter !

Cliquez pour agrandir Dessin original de Nicolas Oulès

Et pour finir : les roses d’Ispahan

Un exemple valant mieux qu’un long discours, voici pour finir un texte du Goéland Assassiné, illustré par Nicolas Oulès... à vous de juger, à la fois le dessin, le texte, et leur complémen­tarité. La traduction de ce poème a rencontré une difficulté tout à fait classique en poésie : comment traduire les jeux de mots d’une langue à une autre.

Dans ce cas particulier, le poème en français joue sur la simi­litude des sonorités de (SI LAS), et de (SI LA) ! Mais en espa­gnol, il faudrait traduire LAS par CANSADO ! Myriam a choisi de transposer en (SOLO) et (SOL, LA), au prix d’un glissement de sens, le mot français (las), devenant (solo=seul).

S’il est facile d’expliquer la solution «optimale» après coup, il faut plus de temps, beaucoup, beaucoup plus de temps par­fois pour la trouver ! Cela me rappelle souvent les problèmes de maths de ma taupe préférée.

J’adore ces choix d’optimisation entre le sens, la sonorité et le rythme des phrases, et vous comprenez maintenant pour­quoi l’ingénieur se passionne pour les équivalences linguis­tiques... Le poète amoureux de l’Espagne ne résiste pas davantage à la tentation de vous faire découvrir les premiers vers :

 

Las rosas de Ispahan

El hombrecito cuenta los muertos

En la columna de la izquierda, los que querían muy certeramente matar,

En la de la derecha los que no se quería, los muertos por error de algún modo.

El jefe se preguntó esta mañana mirando las cuentas si era necesario

poner aparte las mujeres y los niños, el hombrecito espera

que no, esto lo haría volver del todo a comenzar Desde el principio, él está tan SOLO !

SOL LA

He aquí un canto (¡un campo!) de pájaro que sube del perfumado jardín de rosas entre dos silbos de misiles

 

Et voici maintenant l’intégralité de la version française.

 

Les roses d’Ispahan

Le petit homme triste compte les morts.

Dans la colonne de gauche, ceux qu’on voulait très effectivement tuer,

dans celle de droite ceux qu’on ne voulait pas, les morts par erreur en quelque sorte.

Le Chef s’est demandé ce matin en regardant les comptes s’il fallait mettre à part les femmes et les enfants, le petit homme triste espère que non, cela lui ferait tout recommencer

depuis le début, il est

SI LAS !
SI, LA

Voilà un chant (un champ !) d’oiseau qui monte du jar­din parfumé de roses

entre deux sifflements de fusées

Un champ d’oiseaux

SI, LA

SI, LA BAS,

Le Général voulait bien arrêter de tuer par erreur, je n’aurais plus qu’une colonne (BLINDEE) (de chiffres) dit le vieil homme triste.

Les temps seraient très durs pour les comptables, les officiers, sous officiers, soldats

et assistantes d’ingénieurs

SI LA
SI, LA BAS

Le Général voulait bien arrêter de tuer par erreur! (Pourquoi diable des assistantes d’ingénieurs ?).

Les roses rouges dans un jardin d’Ispahan

Les roses rouges sur le sable près du visage des mou­rants

Un jeune merle siffle innocent insouciant

Un jeune merle provocateur, sifflant

dans les jardins du Ministère de la Guerre d’Ispahan

Écoutez le siffler, petits hommes tristes !

 

 

Villebramar, «Le Goéland Assassiné», Editions L’Harmattan, Paris

1 Nicolas et Tamaki : deux jeunes dessinateurs de talent qui travaillent avec moi sur une future Anthologie Illustrée (dont une section bilingue espa­gnol-français).

2Myriam Montoya, poétesse colombienne exilée en région parisienne, tra­ductrice, a créé sa maison d'édition, L'Oreille du Loup, riche en traductions bilingues de poètes du monde entier.

3 Terme très bordelais désignant les territoires de la Communauté Urbaine au Nord de la Garonne.

 

 

 

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