Retour au numéro
Vue 113 fois
mai 2011

Les cellules grises d’un ingénieur handicapé sont-elles encore employables ?

Retraité, membre actif d'associations citoyennes


Introduction. Un canular de nos jeunes condisciples

Chacun sait ce qu’est la matière grise schématisée ci-dessous. Lorsque j’achète une revue, je la feuillette d’abord pour regarder les images, je lis le texte ensuite. J’ai été, comme certains d’entre-vous sans doute, victime d’un canular il y a quelques mois. Notre revue sur le thème «Le Conseil, déclin ou avenir radieux ?» était pleine d’images.

Celles qui parsemaient ce thème des métiers du conseil me rappelaient des séries policières américaines, des équipes de poli­ciers en plein debriefing entre deux poursuites de bandits dans les rues de Los Angeles. Page 17, les cinq héros debout dont un déhanché hollywoodien ; p 15, un serrage de mains entre équipes blanches, jaunes, noires ; p 14, une exploitation de documents sur ordinateur portable (deux blancs et une noire) ; p 23, quatre visages âgés dont un Japonais, p 32 ; cinq héros font le point à la terrasse d’un café, p 51, un personnage assis à une table en bois avec lampe d’interrogatoire (polar des années 50) examine un objet mystérieux ; p 40, un tunnel vide pro­mis à un bel échange de balles qui ricochent ; p 43, une parabole pour satelli­te lors d’une enquête en brousse hostile ; page 39, Œdipe et le Sphinx, métaphore des énigmes poli­cières ; j’ai même cru deviner qui pouvait être en couverture, ce vieux professeur de dos devant des élèves flous serait Walter White, professeur de chimie cancéreux de 50 ans dans l’excellent polar d’humour noir Breaking Bad diffusé récemment par Arte.

Cliquez pour agrandir Image de cinq sympathiques personnages debout (Revue des Ingénieurs n°449)

Fine mouche je me dis : Ho, ho, ne serait-ce pas un canular d’un groupe de joyeux élèves des Mines ? Mettant à profit les vacances d’été pour s’introduire dans la chaîne de fabri­cation de la revue, ils auraient remplacé les pho­tographies prévues par des images tirées de feuilletons policiers américains. Les images sont «politically» correctes : l’équilibre hommes/femmes y est, les quotas de noirs, de jaunes, de latinos, de blancs (ils ont oublié les Peaux-Rouges).

Puis j’ai vérifié, le professeur de couverture est Peter Drucker, c’est un vrai professeur de mana­gement. Puis j’ai lu les textes, ils étaient tous sérieux.

Réflexion faite, ce n’était pas un canular, il ne s’agissait pas de policiers en civil mais d’ingénieurs qui sont des travailleurs intellectuels, ils se servent de leur matière grise. Ce n’était pas l’oubli des Peaux-Rouges qui me gênait, c’était surtout l’oubli des ingénieur(e)s handicapé(e)s. Un petit bémol : page 27 notre ancien Frédéric Donier (E85) créateur d’un cabinet au Brésil dit que le capital santé est l’actif numéro un du consultant entrepreneur. D’où une question : «lorsqu’un ingénieur en pleine force de l’âge est victime d’un accident dont il revient avec des séquelles de handicap moteur, est-il deve­nu inemployable en France ?» Pour simplifier l’exposé, je schématise deux sons de cloche en France, une thèse et une antithèse, je laisse au lecteur le soin de vérifier et synthéti­ser.

Thèse : le discours des entreprises en France

Le discours convenu des dircoms de nos entreprises

Les directions de la communication, les DG, les dirigeants ont peu de marge de manœuvre publique dans une brochure, un publi-reportage, une page de publicité lors de la semai­ne du handicap en novembre : oui notre entreprise est une grande famille, non elle ne fait pas de discrimination, elle emploie des gens de toutes couleurs, religions, sexualités, âges et bien entendu des handicapés, il n’y a pas de plafond de verre. Nous savons vaguement par les revues-maison que notre entreprise emploie quelques handicapés à la photocopie, au standard téléphonique, un exemple quasi inévitable est celui du chauffeur routier cassé reconverti en comptable et heureux au service comptabilité. Un comptable est com­patible mais un ingénieur ? A contrario, imaginerait-on, en France, en 2011, une entreprise qui écrirait : nous n’employons que des blancs gallo-romains anglo-saxons protes­tants, mâles, en parfaite santé, pas vieux et ayant dix ans d’expérience ? Non, ceci serait contraire aux règles de la bienséance. Les façades publiques sont contraintes, volens nolens, à tenir un discours convenu et compassé. Allons voir plus profond.

Le discours «off the record» du mid-management

Si on gratte un peu le vernis, voyons-nous beaucoup d’ingénieurs handicapés au parking, dans les ascenseurs, à la can­tine, dans nos réunions ? Depuis combien de temps n’avons-nous pas eu d’élève-stagiaire handicapé dans notre service ? Ouvrons les oreilles. Remarque préalable sur la forme : beaucoup de ces gens parlent un sabir truffé d’américanismes qu’ils croient managériaux, assortis d’une vulgarité sidérante que le réalisme me force à retranscrire mais que je désapprouve fermement.

Sur le fond, dans les années 1997-2006, j’ai participé à des CHSCT, des négociations, des stages multi-sectoriels, des défenses de cas individuels, voici ce que j’ai entendu, extraits que je rassemble ici dans une concaténation effroyable. «M ou Mme Dupont, vous vous êtes bien reposé aux frais de la Princesse pendant N mois, que vous le vouliez ou non le monde a changé, ... la compétitivité de l’entreprise, ... nous sommes tous dans la même galère, maintenant il faut ramer dur, nous ne sommes pas une association philanthro­pique, ... ici vous n’êtes pas au Club Méditerranée. Le Code du Travail ? Je m’assieds dessus, bien sûr vous ne pouvez pas retourner dans votre ancien poste ou équivalent, avez-vous déjà vu un guitariste flamenco devenu lépreux s’obstiner sur la même voie ?»

«Soyons réalistes, un rapide calcul montre que le montant de l’amende (contribution obligatoire) versée à l’AGEFIPH est largement inférieure au coût total annuel (salaire+charges+adaptations) d’un ingénieur handicapé expérimenté». Et de dérouler la litanie : «Nous ne sommes plus dans les Trente Glorieuses, aujourd’hui votre diplôme acquis il y a 20 ans n’est plus un passe-droit, votre expé­rience professionnelle de 20 ans est obsolète, surtout après un trou de N mois, rendez-vous compte, GRAND N mois! Vous êtes obsolète, de plus votre mobilité est réduite, aucun ingénieur ne peut exiger d’être pris en charge par l’entreprise ou par l’État, ce qui plombe la France c’est cette socié­té d’assistanat, l’entreprise et l’État ne vous doivent rien. Mais nous avons un cœur, vous êtes dans un cul-de-sac, on peut s’entendre sur diverses pistes : vous pouvez accepter un déclassement professionnel, un poste plus modeste, agent de photocopie avec le salaire correspondant ; ou bien un licenciement à l’amiable avec une bonne petite prime puis l’inscription à Pôle Emploi, nous préférons que ce soit l’État qui vous paie pendant quelques années plutôt que notre frêle entreprise».

Certains enchaînent sur un glissement sémantique : rebondir =SPIN-OFF (=out=get away). «C’est à vous de construire votre carrière, c’est à vous de forger votre destin, c’est à vous de construire votre employabilité. Primo avec les progrès de la technologie, vous pouvez facilement vous constituer un réseau professionnel sur Internet depuis votre domicile, ne restez pas dans votre chrysalide, vous êtes auto-entrepreneur de votre destin. Secundo vous prétendez n’avoir pas perdu vos compétences pointues, être ultra-motivé pour retra­vailler, je ne demande qu’à vous croire, justement nous pou­vons vous offrir un stage de créateur d’entreprise plus un petit pécule, vous démissionnez, vous pouvez commencer avec le statut d’auto-entrepreneur, monter votre société de consultant ou de marchand de crêpes, nous pouvons vous mettre le pied à l’étrier avec une première commande, vous redémarrerez pour un avenir plus radieux que végéter chez nous. Là, je vous parle non pas es-qualité mais d’homme à homme, les yeux dans les yeux, je vous envierais presque».

Antithèse : gaspillage de matière grise, de force de caractère

Les discriminations liées au handicap sont un des princi­paux motifs de saisie de la HALDE.

Les associations soulignent que les accidentés de la vie subissent une «double peine». La peine d’un grave accident et ses séquelles, la peine de devoir faire ses preuves en repar­tant à zéro et de voir qu’on ne veut pas aménager son ancien poste en tenant compte de la mobilité réduite.

Qu’est donc un ingénieur accidenté désirant se remettre dans le circuit du travail ? À double peine, double héros, répondent les associations. Nous, Mineurs, avons eu la «bosse des maths», avons été des «bêtes à concours» entre 17 et 20 ans, ceci n’est pas de l’héroïsme. L’héroïsme de l’accidenté avec séquelles consiste :

  • à suivre des heures et des heures, des jours et des nuits de souffrance, des mois et des mois de dure rééducation, avoir eu des moments de découragement, les avoir surmontés, avoir lutté pied à pied pour retrouver l’immersion dans la vie sociale (automobile, sortie dans la rue, sortie en bus et métro, salles d’attente médicales, agences de la CRAM, boulangerie, marchand de journaux, librairies, grandes surfaces) ; à propos, selon la méthode de Frederick Taylor, décomposez vos gestes élémentaires pour dénicher et lire le prix de biscuits ou de romans au rayonnage ras-du-sol d’un magasin ;
  • à faire tous les efforts possibles et imaginables pour retrouver l’immersion dans le monde du travail.

Ne pas les réintégrer dans un poste équivalent, avec d’éventuels aménagements pour la mobilité réduite, c’est se priver non seulement d’une belle matière grise mais encore plus d’une force de caractère qui seraient utiles à l’entreprise à l’heure du papy-boom.

La principale association de handicapés, la FNATH (Fédération Nationale des Accidentés du Travail et des Handicapés) a pour devise : «faire accepter les accidentés de la vie comme des citoyens à part entière». Les handicapés souhaitent être traités comme les autres, mais hélas consta­tent que le mid-management leur met des «peaux de bana­ne» sur le chemin, il y a plusieurs tactiques, on les placardise, on les sous-qualifie, leur donne des objectifs irréalistes, cherche à les faire «craquer», puis démissionner. Éventuel­lement on les piège dans une faute professionnelle grave, manœuvre idéale pour un licenciement cheap.

Absence de synthèse en forme de fenêtre ouverte

Que faut-il en penser ? J’aurais tendance à surenché­rir sur les associations ; à mon avis un ingénieur accidenté se réinsérant dans le circuit du travail est un triple héros : pour les deux aspects cités par les associations et, troisième aspect, pour s’être retenu de bondir à la gorge du mid-manager qui leur a tenu des propos aussi humiliants. Mon exposé est-il trop manichéen ? Je crois qu’il faut prendre exemple sur la démarche d’un de nos anciens, le prix Nobel Georges Charpak. «Mettez la main à la pâte, expé­rimentez».

Niveau 3. de l’expérimentation. Elle est facile pour les jeunes comme pour les vieux ingénieur(e)s, le matériel s’achète dans des magasins de sports, à savoir des ceintures lestées de plongée sous-marine, des bracelets et chevillères plombés utilisés en «fitness» dont vous vous équipez sous votre costume d’ingénieur, de manière dissymétrique de préférence pour boiter un peu, renseignez-vous au préalable auprès de votre médecin traitant, ne dépassez un certain poids de lest, il ne s’agit pas de ruiner votre santé. Si vous en avez les moyens vous complétez avec une micro-caméra-dictaphone installée dans vos montures de lunettes, vous complétez avec du matériel loué chez votre pharmacien (canne, béquille ou fauteuil roulant pliable). Rédigez des lettres de motivation et un CV véridique, avec juste une légère modification de chronologie, vous introduisez une période de n mois (de 6 à 36) de congé pour accident du tra­vail ou accident hors travail, un «accident de la vie». Vous diffusez un tel CV auprès de plusieurs entreprises, petites, moyennes, grandes. Vous décrochez des rendez-vous, ce qui est assez facile pour un Mineur, vous partez équipé en han­dicapé, allez-y en autobus à une heure de pointe pour vous mettre en jambes. Vous êtes arrivé, vous observez. On dit que la première seconde est décisive, regardez bien la première réaction de la secrétaire, la réaction du directeur qui vous reçoit derrière son bureau. Passée la première minute, si le dialogue s’engage, vous raconterez votre début de car­rière, votre compétence, vos réussites sans omettre votre accident, vos courageux et patients efforts de rééducation, vous décrirez les séquelles (facile, un dictionnaire médical vous a donné des pistes), séquelles qui ne touchent pas votre cerveau ni votre volonté de contribuer à «l’essor de l’entreprise», mais séquelles qui réduisent votre mobilité, y com­pris pour aller à l’imprimante du couloir, à la cantine et au parking de l’entreprise. Vous observez, filmez, enregistrez, rentrez chez vous, attendez les réponses. Puis vous envoyez le résultat à qui vous voulez, association, institution offi­cielle, élu local ou national ou à l’auteur de cet article.

Niveau 2. À ceux qui objecteraient que ce n’est pas beau de mentir, que ce n’est pas légal de se faire embaucher avec un CV erroné ou une raison de notabilité, il existe l’expérience du scaphandre lesté dans lequel on vous fait parcourir un parcours ordinaire dans un bâtiment, dans une voiture. Après cette petite épreuve vous aurez peut-être un autre regard sur des collègues ingénieur(e)s handicapé(e)s invi­sibles dans l’entreprise. Cette expérimentation officielle est proposée par certains centres de rééducation à tout citoyen y compris vous, ingénieur(e)s.

Niveau 1. Ceux dont la position sociale ne permet vraiment pas d’expérimenter devront se contenter de lire des narra­tions sur des sites web, de se faire une opinion entre les textes des communicants officiels et les témoignages des associations de handicapés.

 


 

Le réseau HEVAH est composé de personnes en situation de handicap qui sont cadres supérieurs dans la vie active ou encore étudiants en cursus supérieur, quelque soit le handicap ou le moment de sa survenue.

Ce réseau, soutenu par de nombeuses grandes écoles, organise régu­lièrement des rencontres sur des thématiques liées au handicap. Ces conférences qui traitent de problématiques uniquement profes­sionnelles permettent de partager contacts, informations utiles et sur­tout retours d’expériences entre personnes concernées.

Découvrez leurs prochaines actions en les contactant :
reseau.hevah@gmail.com

 


 

 

Auteur

En résumé mon parcours professionnel est fait de multiples aller-retours entre France télécoms et d'autres boîtes ou assoces, le détail est ininteressant pour la rubrique prfessionnelle de mon profil.
R&D théorie des graphes, réseaux divers dont datacoms, organigrammes, chipsets, logiciels.
Je fus administrateur d'une institution de retraite complémentaire (IRC).
Puis retraité promo 2008.
vie associative et familiale.
2012: je n'ai pas eu de prix au concours photo de Garches. Le theme était : la végétation à Garches; alors j'ai pris une photo d'un wagon rouillé abandonné miniature dans une luxuriante forêt miniature de G. Mais lors de la proclamation des résultats ils ont déclaré que le theme du concours est "la végétation dans le bâti à Garches", comme il n'y avait pas de bâti dans ma magnifique photo je n'ai pas gagné! sic transit gloria mundi.

Articles du numéro

Commentaires

Commentaires

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire. Connectez-vous.