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décembre 2021

[La Revue des Mines #514] Pierre Laffitte : Hommages

Hommage d’Inria

Pierre Laffitte était visionnaire en imaginant sur le plateau de Valbonne une “cité internationale de la sagesse, des sciences et des techniques”. Sa vision transformatrice de la fertilisation croisée entre recherche, industrie et enseignement était véritablement inédite au début des années 1960 en France. Si elle est aujourd’hui aussi bien partagée, c’est grâce à l’intelligence, à l’optimisme et au talent de persuasion de Pierre Laffitte. Il fallait toutes ces qualités pour susciter la confiance dans ce projet fou d’une technopole au coeur d’une pinède traversée de quelques chemins forestiers, et pour que le Premier ministre décide en 1980 la décentralisation d’une partie substantielle de l’Inria de la région parisienne vers Sophia Antipolis. Le premier directeur du centre Pierre Bernhard a travaillé en étroite interaction avec Pierre Laffitte pour la construction du centre Inria à Sophia Antipolis, inauguré en 1983. Le terreau était bien fertile et aujourd’hui dans le centre Inria comme dans la technopole, recherche, industrie et enseignement interagissent et s’enrichissent continuellement. L’ensemble des personnels Inria de Sophia Antipolis s’associent à la peine de la famille de Pierre Laffitte, et rendent hommage à ce grand homme, en reconnaissance de ce territoire innovant qu’il a créé ainsi que de l’héritage culturel, scientifique et environnemental qu’il a transmis aux générations suivantes.

Les directeurs successifs du centre
Inria de Sophia Antipolis
• Pierre Bernhard
• Marc Berthod
• Michel Cosnard
• Gérard Giraudon
• David Simplot

Le Prix Pierre Laffitte

Ce Prix, créé en 2017 et soutenu par les écoles doctorales SFA et STIC, SPECTRUM de l’Université Côte d’Azur, est destiné à récompenser l’excellence et l’innovation dans les nombreux domaines de la recherche partenariale avec l’industrie. Au travers d’une démarche scientifique rigoureuse, alliant savoir, savoir-faire, créativité et innovation, les candidats devront ainsi démontrer à quel point leurs travaux sont ou seront amenés à avoir un impact majeur dans le dynamisme et le renouveau de l’industrie française. Matheus Brozovic Gariglio (P22), doctorant au Cemef MINES ParisTech, remporte le 1er prix et la Médaille Pierre Laffitte 2021. Le 2e prix revient à Hind Dadoun (Inria) et le 3e à Coraline Chartier doctorante (P22), doctorante au Cemef.

Le “Campus Pierre Laffitte” est désormais le nouveau nom de l’école des MINES ParisTech de Sophia Antipolis, une école que Pierre Laffitte avait implantée “dans la garrigue”, dans une technopole alors encore naissante. Ici, la stèle inaugurée en octobre 2021.

Hommages

CAROLE LE GALL (P89), PRÉSIDENTE DE MINES PARISTECH ALUMNI

Pierre Laffite est une de ces personnes qui transmettent une oeuvre aux générations futures. J’ai eu la chance de connaître ce grand monsieur, souriant, pétillant, déjà retraité quand je l’ai rencontré la première fois étudiante (il y a 32 ans) puis toujours actif, curieux, mobilisateur quand j’ai déjeuné avec lui à Sophia-Antipolis – une de ses réussites. Je dirigeais à l’époque l’équipe “efficacité énergétique et énergies renouvelables” de l’ADEME qui y avait ses bureaux. Pierre Laffite aura fait beaucoup de choses dans sa vie et de nombreux camarades pourront chacun témoigner de son apport dans leur vie personnelle et professionnelle. Pour moi il a incarné le visionnaire développeur territorial qui révèle le potentiel d’une région, créé l’assemblage de compétences et d’envie autour d’un projet ambitieux et réalise – avec tous ses partenaires – ce qui semblait impossible : créer un pôle de rayonnement international qui crée des emplois et du développement respectueux de son environnement culturel et naturel.
À l’occasion de son décès, grâce aux multiples témoignages de sympathie qui ont été échangés, j’ai découvert que je lui devais aussi tout simplement d’être doublement ingénieure des Mines puisqu’il a été un des acteurs clés de l’ouverture de l’école aux filles (1969) et du concours du Corps des Mines aux ingénieurs civils. Pierre Laffite aimait ouvrir les portes à de nouvelles disciplines scientifiques, à de nouvelles approches partenariales, à de nouveaux profils pour répondre aux défis de notre temps. Pour reprendre les termes de Robert Pistre qui a été son adjoint, Pierre Laffite a révolutionné l’École des Mines. Une révolution souriante, déterminée, efficace qui laisse une trace, fixe une direction et une exigence d’excellence. En tant que Présidente de l’association des Alumni, je voulais témoigner de ce que nous a transmis Pierre Laffite en héritage et j’espère que vous aurez plaisir à lire tous les nombreux autres témoignages.

NOËL FORGEARD (CM68)

C’est quand quelqu’un disparaît que, parfois, se révèle à soi-même l’admiration qu’on lui portait. La vie magnifique de Pierre Laffitte ne peut se définir par un mot. Savant, il eût pu l’être, tant son esprit brillait dans de nombreuses disciplines. Politique, il le fut en siégeant maintes années au Sénat. Grand aménageur aussi, avec la création du laboratoire de Fontainebleau et surtout la réalisation majeure de Sophia Antipolis.
Et puis innovateur administratif hors pair, avec, seul contre tous, la création d’Armines pour drainer des financements vers la recherche appliquée. Éducateur enfin, par ses responsabilités à l’École des Mines de Paris. Mais tout cela fut tendu vers un objectif unique et longtemps original : favoriser l’essor de la recherche appliquée,
rapprocher le monde des sciences de celui des entreprises. Il ne fut mû ni par les vanités académiques ou sociales, ni par l’argent, mais par une idée d’intérêt général qu’il mit en oeuvre. Penser et réaliser, c’est un exemple presque unique d’humanisme du 20e siècle à donner aux jeunes générations.

ROMAIN SOUBEYRAN (CM88)

Alors que notre pays déplore régulièrement, et à juste titre, le gap entre monde académique et monde économique, Pierre Laffitte a remarquablement réussi à concilier les deux, notamment à travers l’écosystème construit autour d’Armines, et celui de la technopole de Sophia-Antipolis. Deux succès exceptionnels qui ne sont  certainement pas la moindre des réussites de cette personnalité d’exception. Honorer sa mémoire, ce serait s’inspirer de ces modèles qui, en 50 ans, ont montré leur performance, et ce serait aussi multiplier de tels succès au service tant du développement économique du pays que du financement de la recherche publique. Innovateur et non conformiste dans l’âme, entrepreneur, pionnier et inspirateur jusque dans ses dernières années, Pierre Laffitte savait prendre le recul nécessaire pour garder en toute occasion une profonde humanité, une simplicité et une attention aux autres qui sont la marque des grandes âmes.

PHILIPPE SIMON (P72)

Un après-midi de juin 1972, j’étais assis dans un couloir du 1er étage de l’École des Mines de Paris, 60 boulevard Saint-Michel, n’en menant pas large. J’attendais de passer mon oral de chimie du concours alors appelé “Commun Mines-Ponts”. Survint dans le couloir désert un homme grand et fort, aux cheveux frisés et grisonnants, élégamment vêtu d’un costume beige, une mallette à la main. Il s’arrêta et sans me décliner son identité me tendit la main et me demanda la raison de ma présence, que je lui indiquais. Il me sourit alors et en me serrant de nouveau la main me dit “«Eh bien bon courage, et peut être à bientôt ici même”. Je ne sus qu’en septembre suivant, à mon intégration, que mon premier contact humain avec l’École était Pierre Laffitte, alors directeur adjoint auprès de Raymond Fischesser. Je ne suis pas superstitieux, mais je demeure persuadé 49 ans plus tard que ce sourire et cette main tendue étaient un heureux présage annonçant trois des meilleures années de ma vie.

MARTIN ROULLEAUX DUGAGE (P77)

Pierre Laffitte dirigeait l’École des Mines de Paris quand j’y étais étudiant. Je ne peux pas dire que je le connaissais autrement que par les deux notes qu’il avait données à mes rapports de stage, l’un à la DCAN (Naval Group aujourd’hui), mauvaise note, et l’autre à la Colas, bonne note. C’est peu, mais les notes étaient précises, argumentées et sans appel.
Je veux donc saisir l’opportunité de son rappel à Dieu pour lui témoigner tardivement, 40 ans plus tard, ma reconnaissance, au nom de tous les élèves de l’École. Il faisait partie de ces personnes qu’on voyait peu, mais dont on savait qu’on leur devait beaucoup. Et plus on avance en âge plus on se rend compte qu’on leur doit tout.

JACQUES BRUN (P75)

Pierre était directeur de l’École quand la promotion 75, dont je suis délégué, arpentait les couloirs du 60 boulevard Saint-Michel. Très proche de nous, toujours disponible, toujours souriant et d’humeur égale. Je l’ai revu récemment et lui ai demandé : Pierre quel est le secret de votre formidable optimisme et votre longévité ? Il a dit : Jacques, ne t’arrête pas de travailler, c’est par le travail qu’on acquiert et qu’on garde tout ça. Merci Pierre.

PHILIPPE LORINO (CM72)

Je me souviens de Pierre Laffitte nous initiant à l’étude géologique des Alpes du Sud menée comme une enquête de détective, jointe à une randonnée dans la montagne et à une cueillette de champignons dont il nous régala le soir. Un homme ouvert, curieux de tout, pour qui apprendre et vivre, connaissance et bonheur allaient de pair.

EMMANUEL HOROWITZ (X74, CM77)

Lorsque j’ai effectué ma première année de formation aux Mines en 1977, Pierre Laffitte était directeur de l’ENSMP et donnait l’image d’un manager dynamique qui créait une bonne ambiance de travail autour de lui. Nous avons d’ailleurs sympathisé à l’occasion d’un stage de géologie qui eut lieu cette année-là dans les Alpes. Si Pierre Laffitte n’est pas intervenu directement dans ma carrière, mes activités à EDF m’ont cependant amené à visiter le laboratoire CEMEFà Sophia Antipolis où j’ai pu apprécier l’apport de toute cette technopole à l’économie du pays. En janvier 2019, déjà âgé de 94 ans, il me faisait part de son intérêt pour la torche à plasma, qui selon lui pouvait déboucher sur un procédé peu énergivore pour produire de l’hydrogène (et donc concurrent des procédés électrolytiques).

BERNARD GUY (P71)

La disparition de Pierre Laffitte me touche. Je l’ai connu comme directeur de l’École des Mines à Paris lorsque j’y étais élève (et membre du bureau des élèves). Mais, je l’ai surtout pour ainsi dire “côtoyé dans ses réflexions” de géologue et pétrologue. Il se trouve que, lorsqu’il était au BRGM, il a travaillé sur les roches appelées “skarns” dans le gisement de tungstène de Costabonne (Pyrénées-Orientales), et j’ai moi-même effectué mes deux thèses (docteur ingénieur et doctorat d’État) sur ce site. Il s’est aussi posé des questions sur l’application de la thermodynamique à la pétrologie. En particulier, il a réfléchi sur les diagrammes de phases. Après l’avoir proposé moi-même et démontré, je me suis aperçu que Pierre Laffitte avait postulé lui-même le même concept théorique, à savoir un espace de dimension k permettant de retrouver les diagrammes de phases d’un système de n + k phases dans un espace chimique de dimension n (1961). J’ai eu à cette occasion une petite correspondance avec Pierre Laffitte et j’étais heureux qu’il m’ait répondu.
Le concept est très pointu mais très fécond et j’étais impressionné par sa sagacité théorique et cette convergence avec lui.

CHRISTOPHE GREFFET (P82)

Je me souviens bien de la présence bienveillante de Pierre Laffitte auprès des étudiants de l’École, à chaque occasion de rencontre. Il inspirait respect et confiance, sans considérer personne “de haut” malgré ses hautes fonctions et son brillant statut. Simplement dit, Pierre Laffite aimait les jeunes femmes et jeunes gens dont il avait la charge. Par son attitude et ses actes, il leur transmettait le goût de l’excellence, le sens de l’entre-aide et la valeur de l’humilité.

BERTRAND COCHI (P67)

Pierre Laffitte était un visionnaire pragmatique. À la fin des années 60 il crée des liens avec l’université de Stanford et fait venir aux Mines le professeur Rudolph Kalman, inventeur du filtre qui porte son nom et dont les principes ont été utilisés lors de la conquête spatiale. Il soutient d’ailleurs les Mineurs dans leur admission à Stanford. Récemment, il faisait des commentaires pertinents sur un ouvrage collectif de Mineurs sur les transitions écologiques, et continuait d’apporter son soutien aux entrepreneurs issus des grandes écoles. Merci Pierre, nous ne t’oublierons pas.

WILLIAM VAROQUAUX (CM66)

Mon père, Jean-Arthur Varoquaux, X37 et Ingénieur au Corps des Mines, a beaucoup fréquenté Pierre Laffitte, alors très actif directeur à l’École des Mines de Paris. Et
je pense qu’il lui doit indirectement une fière chandelle. Mon père a été Président de la chambre syndicale des Mines de fer. Et c’est grâce à Tincelin, alors professeur à
l’école des Mines de Paris, qu’il a oeuvré pour de gros progrès dans le soutènement des mines de fer avec des barres d’acier collées dans des trous forés autour des bovettes. Le coût de revient du minerai de fer extrait a pu baisser suffisamment pour lutter contre les coûts de transport maritime et fluvial et retarder ainsi le reflux de la sidérurgie française. C’était l’époque des élections présidentielles que briguaient François Mitterrand, avec le slogan, en Lorraine, que la minette était de l’or, et qu’il ne fallait donc pas croire le patronat avec son analyse du déclin programmé de l’industrie locale du fer et de l’acier.

 

Témoignages et hommages recueillis par Bertrand Cochi (P67)

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