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mars 2015

L’innovation dans l’industrie et la recherche françaises : réconcilier théorie et pratique

MBA University of Chicago

Directeur Associé, WINNOVE

Membre du Comité de Rédaction de la Revue des Ingénieurs


Depuis plusieurs années, et quel que soit le parti poli­tique aux commandes de l’État, l’innovation est deve­nue pour l’industrie comme pour la recherche publique ce qu’était la planification pour l’économie françai­se à l’époque de la reconstruction puis des Trente Glorieuses : «Une ardente obligation». Face aux bouleversements de la mondialisation, à l’érosion du tissu industriel national, à l’acquisition de pans entiers de ce tissu par des investisseurs chi­nois, indiens ou qataris, face à la croissance rapide d’une éco­nomie de la connaissance et des services pour laquelle nos entreprises sont très diversement préparées et motivées, l’innovation est érigée en unique voie de salut, voire en thérapie incantatoire par les décideurs politiques.

A contrario, plusieurs rapports denses et crédibles précisé­ment commandités par les pouvoirs publics ont mis en évi­dence depuis cinq ans les handicaps culturels et organisa­tionnels de la France pour réussir sa reconversion en écono­mie innovante. Les rapports Gallois et Tambourin-Beylat dénonçaient en particulier :

  • Une culture nationale trop biaisée vers l’aversion au risque, sanctionnant l’échec dans l’éducation comme dans l’entreprise et décourageant l’originalité, l’innovation, l’entrepreneuriat.
  • Une préférence nationale pour la «rente» (au sens écono­mique classique) plutôt que pour la rémunération du risque.
  • Un déficit d’enseignement de cet entrepreneuriat

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    Figure n°1 : Philippe SIMON (P72)


    y com­pris dans les cycles supérieurs.
  • La persistance de barrières d’incompréhension entre la recherche publique et l’industrie, dont les projets conjoints de R&D sont trop souvent construits et perçus comme des jeux à somme nulle.
  • La réticence des grands groupes industriels à jouer le rôle de fédérateurs de filières technologiques nouvelles en trai­tant avec équité les TPE et PME qui pourraient leur appor­ter leurs inventions et leur dynamisme.

La conviction des entrepreneurs français comme des orga­nismes de recherche publique et des EPIC s’est heureusement construite en la matière depuis quelques années, ne serait-ce que parce que leurs propres métriques de perfor­mance prennent explicitement en compte leur capacité à valoriser leurs efforts de R&D, à diffuser leurs technologies hors de leurs secteurs d’origine, à créer de la valeur sociétale au-delà de la seule valeur financière. Mais cette transforma­tion culturelle est loin d’être achevée et l’image de marque de la France n’est toujours pas celle d’une «nation startup» comme l’est celle d’Israël par exemple (la réalité de cet inté­ressant cas d’étude, vue de près, étant d’ailleurs mitigée).

À compétences scientifiques comparables et à maturité égale dans la prise de risque et la volonté d’entreprendre, nombre de questions restent en suspens dans l’esprit du grand public et même d’observateurs éclairés quant aux aptitudes de la France :

  • Quelle innovation est-elle la plus créatrice

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    Figure n°2 :


    de valeur ? L’innovation incrémentielle de type «Kaizen» ou l’innovation de rupture ?
  • L’innovation peut-elle se décréter ou se provoquer ? À défaut, comment l’encourager selon les entités écono­miques aptes à la créer ?
  • La réussite de l’innovation est-elle réservée à certains sec­teurs d’activités, de préférence «high tech» ?
  • L’innovation, qu’elle concerne les produits, les processus, les outils sous-jacents, les services ou les modes opéra­toires, est-elle universellement perçue comme bénéfique par tous les acteurs ?
  • Et les instruments de mesure de l’économie classique sont-ils encore adaptés pour capturer efficacement la valeur qu’elle crée, voire celle qu’elle détruit ? Plus généralement quelles sont les «bonnes» métriques de performance pour piloter l’innovation ?
  • Suffirait-il de lever le carcan réglementaire et normatif caractéristique de notre pays pour récolter rapidement les fruits d’une libération des énergies, des ressources et de l’inventivité par une reconquête rapide de marchés mon­diaux ?
  • La réussite de l’innovation peut-elle encore se concevoir en mode autonome, ou ne se conçoit-elle plus qu’en mode «ouvert» collaboratif ?

Les contributions que vous découvrirez dans ce dossier pro­viennent de la recherche en gestion conduite au sein de MINES ParisTech, d’investisseurs/capitaux risqueurs qui œuvrent pour infléchir les politiques publiques d’innovation, d’acteurs de la recherche publique attachés

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Figure n°3 :



à la valorisation de leurs travaux, de startups comme de grands groupes qui vivent l’innovation au quotidien. Ces analyses comme ces témoignages de terrain se proposent de vous montrer :
  • Que l’innovation peut effectivement détruire de la valeur comptable et marchande alors même qu’elle crée une immense valeur technique directement partagée entre les utilisateurs finaux.
  • Que des méthodes existent pour repenser la R&D des entreprises afin d’en faire une fonction «naturellement» génératrice d’innovations de rupture, et que les outils adé­quats pour assurer la viabilité industrielle des inventions scientifiques sont aujourd’hui accessibles.
  • Que les transferts technologiques de la recherche publique vers des secteurs industriels inattendus peuvent réussir moyennant le respect de quelques facteurs clés de succès relevant majoritairement du simple bon sens.
  • Que des grands groupes s’engagent concrètement dans la création d’écosystèmes de startups et y trouvent leur compte.
  • Que la pratique de l’innovation ouverte (ou partagée) peut s’étendre à des pays émergents via la diffusion de «meilleures pratiques technologiques» et y favoriser aussi la création de valeur.

Il vous revient naturellement, à la lumière de vos expériences respectives, de confirmer ou de contredire ces positions et de contribuer à votre tour à la réflexion théorique comme à la mise en œuvre de stratégies d’innovation originales et effi­caces, l’enjeu national le mérite bien ! ■

 

 

Auteur

Philippe est MBA d’University of Chicago, Booth School of Business.
Après une carrière double, industrielle (Aluminium Pechiney, SAFT, Faurecia, Thomson) et de Conseil (Bain & Cie, CSC Index, Braxton/Deloitte) il est cofondateur en 2009 du cabinet Winnotek spécialisé en valorisation de l’innovation, stratégies de Propriété Intellectuelle et montage de projets R&D collaboratifs. Voir les 14 autres publications de l'auteur

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