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mars 2014

Des Hébrides aux Shetland en juillet 2013

Champ majeur d’activité économique, la mer est aussi un gigantesque espace offert aux adeptes de la navi­gation hauturière à la voile, activité sportive de plein air qui s’inscrit pleinement dans la perspective du dévelop­pement durable. Nous en proposons une illustration avec quelques souvenirs glanés lors d’une croisière de deux semaines vers le nord – en l’occurrence le Cap Muckle Flugga tout au nord du Royaume Uni –, à la recherche de jours longs en été. Alors que les Shetland doivent leur renommée à une laine d’excellente qualité, quel intérêt présentent les confins septentrionaux des îles britanniques pour le navigateur à la voile ?

Zone insuffisamment connue ! Une partie de l’attrait de cette destination résulte justement de cette injustice : très peu fré­quentée hormis par quelques Norvégiens relâchant sur les premières terres émergées à l’ouest de Bergen et par de rares Anglo-saxons aventureux en route vers les Îles Féroé, voire l’Islande. Ses paysages presque inhabités gardent intacte la dimension de mystère évoquée par leur appartenance à l’Écosse. Une végétation basse, souvent réduite à une prairie très verte, couvre les larges ondulations d’un relief raboté par les glaciers qui alterne avec des affleurements rocheux de couleurs ocre ou plus sombres. Ces derniers se terminent en d’imposantes falaises, des chaos de rochers le long de côtes très découpées ou de longues plages rectilignes. De mul­tiples failles ont initié des vallées glaciaires, maintenant inon­dées par la mer, que l’on peut remonter comme des petits fjords.

Une préparation minutieuse

Toute croisière à la voile nécessite une préparation rigoureu­se qui commence par une analyse des conditions clima­tiques. Avec son climat océanique, notre zone de navigation du nord-ouest de l’Écosse aux îles Shetland connaît des étés courts et frais, avec des températures moyennes de 10 à 15°C. Les guides touristiques veulent rassurer les visiteurs potentiels en expliquant, à juste titre, que les types de temps ne durent jamais; en toute période de l’année, il est courant de voir la succession des quatre saisons dans une même jour­née ! Selon les Pilot charts américaines, en juillet, le vent moyen est de force 4 Beaufort réparti assez régulièrement dans toutes les directions, avec néanmoins une prédominan­ce des secteurs sud-ouest à nord-ouest la moitié du temps, et seulement 3% de calme plat.

Une rapide investigation sur l’histoire, la géologie et la géo­graphie complète utilement une analyse nécessairement fouillée des aspects nautiques grâce aux cartes marines, guides et récits de navigation. Même si des vestiges préhis­toriques attestent d’apports de peuples germains, éventuel­lement venus à pied sur la banquise depuis la Scandinavie, la forte influence norvégienne date de l’invasion par les Vikings. Poussés à émigrer par leur croissance démogra­phique dans les années 800, ils ont imposé leur loi et leur langue, le Norse ou vieux norrois, et ont effacé les vestiges de la première tentative de conversion au christianisme par des missionnaires pendant le VIIe siècle. La pression des Norvégiens sur les archipels se maintient pendant des siècles jusqu’au XIIIe et donne lieu à de nombreux faits d’armes en mer et à terre. Ultérieurement, les îles dénommées Shetland en langue des Scots sont d’abord passées sous domination écossaise puis, comme le reste de l’Écosse, ont été rattachées au Royaume d’Angleterre en 1707.

Pendant l’hiver, la préparation à terre du bateau constitue une activité importante du GIC-Voile, le Groupe International de Croisière. Ce club, constitué en 1964 sous l’égide du Centre Nautique des Glénans, profite de l’expérience acquise depuis un demi-siècle en Méditerranée, en Manche et dans l’Atlantique par ses membres, notamment dans des naviga­tions au long cours jusqu’aux Açores, à Terre-Neuve ou au Spitzberg. Tous les éléments mobiles et dormants de Cléa II, un Dufour 455 de 13,6 mètres de long, ont été vérifiés et, si nécessaire, vernis, dégrippés ou graissés, de la quille à la tête de mât. Après la remise à l’eau, peu avant Pâques, les réglages du gréement et des matériels ont été affinés lors des premières sorties en mer.

Embarquement à Stornoway (îles Hébrides) sur Clea II, avitaillement et appareillage

Notre bord relève l’équipage parti de Brest trois semaines auparavant à Stornoway (58°11’58 N 06°21’82 W), sur Lewis, la principale île des Hébrides extérieures. Leur route les a conduits sur une mer chahutée par les îles Scilly, Arklow, au sud de Dublin, Dun Loaghaire (lough de Dublin), le loch Ryan et le canal Crinan, le loch Tabert, l’île de Mull, etc. Après un inventaire des provisions laissées par le bord précédent, une liste d’avitaillement est établie sur la base d’un choix de menus pour chaque jour. Les conserves, boissons et produits secs sont embarqués pour toute la croisière mais les produits frais pour la première semaine seulement.

Le début d’un bord commence par un rituel important au GIC, à savoir le «topo sécurité». Il s’agit de parcourir le bateau, tous ensemble, sous la conduite du chef de bord : le pont et le gréement, les coffres, le carré, les cabines, les sanitaires ou le compartiment moteur pour repérer, inventorier et comprendre tout ce qui concourt à la sécurité en mer (matériels et procédures de manœuvre et de sécurité ; feux de détresse, chute d’un homme à la mer, incendie, voies d’eau, abandon du navire). Le rituel se termine par le constat que chaque équipier a sa brassière auto-gonflable et sa longe individuelle.

Un suivi attentif des conditions météorologiques, tel que le permettent les bulletins Navtex, les cartes de prévision de l’UK Met Office et les fichiers météorologiques GRIB (General Regularly-distributed Information in Binary form) est requis pour adapter en permanence le programme de navigation aux conditions de mer. Rigueur, prudence et sens marin suf­fisent alors à faire face aux situations. Ainsi, en raison du vent fort, 35 nœuds SSW, et des prévisions météorologiques de tempête, nous remettons notre départ au lendemain.

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«Ring of Brodgar»

Par un temps plus clément, nous appareillons donc tôt le matin suivant pour nous faire porter par le léger flot montant vers le nord et passer avec ce courant favorable le cap Wrath qui marque l’extrémité ouest de la côte nord de l’Écosse. Après une traversée sans histoire, nous entrons dans le Loch Eriboll, bras de mer de 10 milles nautiques utilisé pendant des siècles comme mouillage en eaux profondes. La bataille de l’Atlantique s’est achevée là avec la reddition de 33 sous-marins allemands en mai 1945. En soirée nous mouillons à l’entrée d’un tout petit port bordé de cinq maisons de pêcheurs, à l’abri du vent d’ouest qui reste fort.

Kirkwall (îles Orcades)

En une grande traversée nous rejoignons la ville de Kirkwall (58°60’ N 2°57’ W) qui tire son nom du vieux norvégien Kirkjuvager, la baie de l’église ; malgré son nom, son histoire est émaillée de nombreux faits sanglants. Elle conserve des traces de la domination des Orcades par les Norvégiens pendant 600 ans. Le comte Rognvald Brusison y a construit vers 1035 une église dédiée au roi Olav de Norvège, son suzerain. Maintenant, la petite ville est dominée par la cathédrale Saint Magnus dont la construction en grès a été commencée un siècle plus tard sur le même emplacement. La nef imposante de 69 mètres est entourée d’un cimetière engazonné. Les parties les plus anciennes sont en grès rouge alors que les extensions du chœur au XIIIe et de la nef au XIVe sont en grès plus pale ou gris. Les amateurs de géologie y reconnaîtront la marque de transgressions marines. Une plaque gravée à l’extérieur rappelle que la cathédrale appartient aux habitants des Orcades – fortement mis à contribution pendant la construction – mais est ouverte à tous. À l’intérieur, on remarque la cloche du HMS Royal Oak, un vétéran de la bataille navale du Jutland, coulé dans la baie de Scapa pen­dant la nuit du 14 octobre 1939 par le sous-marin allemand U47. Un grand livre exposé dans une vitrine commémore la perte par noyade ou par suite de blessures de 834 des 1234 hommes d’équipage.

Lors des deux conflits mondiaux, puis pendant la guerre froi­de, cette zone a effectivement acquis une importance straté­gique significative, car elle contrôle le débouché océanique de la Baltique par la route du nord alors que, vers le sud, la Manche est un passage assez facile à surveiller depuis les côtes anglaises ou françaises. Profitant d’une journée à terre, nous longeons en voiture de location, sur la route vers Stromness, l’immense baie Scapa au milieu des Orcades. Elle était déjà utilisée comme refuge par les Vikings qui lui ont donné le nom de Skalpaflòi, la baie aux longs isthmes. Les Britanniques y ont installé en 1914 une base navale impor­tante qui complétait au nord le dispositif naval basé à Portsmouth au sud du royaume. Le 21 juin 1919, elle fut le théâtre du plus grand sabordage de l’histoire maritime, avec 22 navires de la flotte de haute mer allemande échoués et 52 envoyés par le fond sur ordre du Contre-Amiral Ludwig von Reuter afin d’éviter qu’ils ne soient désignés comme butin dans le traité en négociation à Versailles.

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Fair isle

Les ruines du village néolithique semi-enterré de Skara Brae datant de 5 000 ans puis du Ring of Brodgar, avec une qua­rantaine de menhirs disposés en cercle, témoignent d’une occupation préhistorique significative de ces régions reculées.

De Kirkwall à Lerwick

À mi-chemin entre les archipels des Orcades et des Shetland, le petit port North Haven (59°32’N 1°36’W) de Fair Isle, atteint le surlendemain vers 14h, nous permet de débarquer pour aller voir, sous un ciel radieux mais un vent toujours fort, les oiseaux nichant dans les falaises. Beaucoup de moutons gambadent en liberté et font des bonds sur du terrain escar­pé. Quand nous passons à côté de nids situés à même le sol, des labbes attaquent en fondant en piqué et en donnant des coups de bec sur le dessus du crâne.

Peu avant d’atteindre Lerwick (60°09’3 N 1°08’4 W) sur Mainland, l’île principale de Shetland, nous passons à la nuit tombante le long d’une structure éclairée dans la pénombre.

Il s’agit de Thialf, une des plus grandes barges de levage semi-submersible (SSCV semi-submersible crane vessel) ancrée dans une baie à l’entrée du Bressay Sound. Elle mesure 201 mètres de long et 88 mètres de large avec un déplace­ment de 136 000 tonnes ; elle porte deux grues de 144 mètres avec une capacité de levage de 7100 tonnes chacune à 31 mètres de déport. 736 personnes travaillent et logent à son bord. Elle a installé une première plateforme du projet pétrolier offshore Clair Ridge situé à 75 km à l’ouest des îles Shetland et relâche près de Lerwick pour permettre un chan­gement d’équipage et faire l’objet d’opérations d’entretien avant de retourner sur le même site. BP y réalise la deuxième phase décidée en 2011 du développement du champ pétro­lier de Clair, le plus grand d’Europe. Mis en exploitation en 2005, il fournit 50 000 barils par jour au terminal de Sullom Voe auquel il est relié par oléoducs.

En Norn, Lerwick signifie «la baie argileuse» de leir, argile et vik, la baie. Un établissement a été fondé au XVIIe comme port de pêche au hareng et au saumon pour fournir les Provinces Unies (Pays-Bas). À partir de 1970, le soutien logis­tique au développement pétrolier en mer du Nord a conféré un dynamisme nouveau à l’économie de l’île de Mainland. Le club nautique de Lerwick est installé dans un des petits bâti­ments à un ou deux étages en bord d’eau qui servaient jadis d’entrepôts et de greniers à proximité des bateaux. Il met à la disposition des équipages de passage des installations sanitaires très complètes, fort appréciées après plusieurs jours de mer.

Cliquez pour agrandir Barge semi-submersible Thialf

Une semaine de cabotage dans l’archipel des Shetland

À partir de Lerwick, nous sommes remontés le long de la côte et avons doublé Muckle Flugga, pointe nord de l’île d’Unst, dominée par la plus septentrionale des anciennes bases radar de la Royal Air Force. Nous avons mouillé au fond de vallées glaciaires encaissées et profondes orientées suivant des failles est-ouest et noyées du fait de la remontée des eaux à la fonte des glaciers, comme à Ronas Voe, ou au bord de larges baies, comme celle de Balta Sound (île d’Unst). Celle-ci a servi de port naturel à une importante flottille sué­doise de plusieurs centaines de bateaux de pêche au hareng au début du XXe siècle.

Nous avons aussi fait le détour vers le groupe d’îles Out Skerries doté d’un vrai phare, haut de 44 mètres et peint en blanc. Situé le plus à l’est des îles Shetland, il sert à l’atterrissage pour les navires venant de la Norvège depuis Bergen, distant de deux cents milles. Les maisons aux murs peints en blanc et les rochers à découvert au raz de l’eau rappellent la Bretagne. Sous le soleil maintenant radieux, c’est magnifique.

Enfin nous avons longé les hautes falaises de l’île de Noss, où nichent sur d’étroites corniches des milliers de Fous de Bassan. Ils y sont très protégés des prédateurs. Les hommes qui venaient par le passé y rechercher des œufs devaient des­cendre à pic en étant encordés. Le mouvement incessant des oiseaux allant et revenant de la pêche constitue un joli bal­let ... dont l’aval du cycle est constitué de longues traces blanches de déjection qui tranchent avec la couleur sombre des rochers.

Quels souvenirs ?

Vingt heures de jour au mois de juillet à cette latitude offrent de grandes marges de manœuvre pour naviguer, trouver des mouillages dans des baies désertes à l’écart des quelques voies commerciales balisées par des feux et effectuer des promenades de découverte à terre. Malgré l’humidité ambiante, nous avons davantage profité du soleil que subi la pluie au cours des 512 milles parcourus en deux semaines de croisière. Par temps clair, le soleil dégage en fin de journée une luminosité chaude qui magnifie les détails du paysage. Oiseaux par milliers, animaux marins et même moutons presque retournés à l’état sauvage se laissent souvent appro­cher sans se préoccuper d’une fugitive présence humaine pour peu qu’elle reste discrète. Quant aux autochtones, leur gentillesse, leur sens de l’accueil et leur serviabilité sont tou­chants et contribuent à l’attachement que l’on ressent pour cette destination. Ceux qui y sont allés y retourneront. Aux autres la joie de la découverte ! ■

Voile magazine N°218 Février 2014 Croisère, cabotage par 60° nord ; Les îles Shetland - Philippe Lacroix et François Giger, Photos GIC

 

 

 

 

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