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17 juin 2021
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Intermines
[La Revue des Mines #512] Quand deux Mineurs parlent de foot

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Parmi les membres du Comité de rédaction, deux anciens footeux. L’un a raccroché les crampons à 35 ans, l’autre a continué à jouer jusqu’à 47 ans. Il fallait bien qu’un jour le sujet arrive sur la table. Interview croisée.

Dans quelles circonstances et à quel âge es-tu tombé dans la marmite foot ?

Jean-Frédéric Collet (N68) – Relativement tard, et c’est d’abord venu d’une frustration : au collège, je n’étais pas assez bon pour faire partie de l’équipe ‘officielle’. Du coup, je suivais avec voracité ce qui se passait dans les grandes compétitions, la toute première étant “l’épopée de Suède”, la Coupe du Monde 1958 où s’étaient distingués les Kopa, Fontaine, Piantoni…

Thierry Doucerain (N73) – Très tôt de mon côté. Le virus du foot m’a été transmis par mon père, qui avait été une star locale dans une équipe d’une petite ville près d’Évreux. Je l’accompagnais dès l’âge de 7 ans pour assister aux matches de l’Évreux AC, club de la ville où nous habitions. Ce club était une référence au niveau régional tant par ses résultats que son organisation. J’ai pu intégrer l’école de football à l’âge de 11 ans et j’ai joué pour ce club jusqu’à l’âge de 20 ans.

Ton meilleur souvenir sur un terrain ? Et le pire ?

JFC – Le meilleur : nous affrontions nos collègues de TU Clausthal (Allemagne) avec laquelle Mines Nancy était jumelée. Au match aller à Nancy, nous avions eu plutôt de la chance de faire match nul. Le retour en Allemagne s’annonçait périlleux, mais nous avons gagné 2-1. Notre milieu de terrain a dominé les débats, le foot français a marqué un point ce jour-là !

Le pire : quelques années plus tard avec mon club civil, nous jouions contre Gretz-Armainvilliers (77). Je jouais arrière central, au marquage de l’avant-centre adverse. Celui-ci était régulièrement interpellé par ses coéquipiers “Herbert, Herbert !” C’était le chanteur Herbert Léonard qui se détendait le dimanche matin en jouant au foot avec ses copains. Très bon, comme avant-centre ; et très correct comme mec. Il m’a échappé 2 fois, il a marqué 2 buts. Mais en fait ce n’est pas un pire souvenir, c’est même plutôt un bon souvenir.

Alors, un vrai mauvais souvenir ? Tous les matches à domicile, terrain n° 15 du Polygone de Vincennes. Un sol bosselé, quelques rares touffes d’herbe, et en plus il fallait installer puis enlever nous-mêmes les filets des buts. À l’extérieur, c’était mieux que le tapis rouge : des pelouses souvent rases et drues et de l’eau chaude dans les vestiaires. C’était la rubrique “misère du sport à Paris”.

TD – Je vais commencer par le pire. En 1970, l’équipe des cadets de l’Évreux AC – dont j’étais alors capitaine – joue les quarts de finale de la Coupe de Normandie à domicile contre Le Havre AC. Nous jouions ce match en lever de rideau de l’équipe fanion du club, qui jouait aussi contre Le Havre AC un match décisif pour la montée en CFA (la 3e division de l’époque). Nous étions menés 3-2 à 20 minutes de la fin. L’arbitre siffle un penalty en notre faveur. En charge de cet exercice et plutôt habile d’ordinaire, je l’ai tiré… “dans les nuages” devant 500 personnes. Pour finir, nous avons été éliminés aux tirs au but (3-3 à la fin du temps réglementaire) mais je n’avais pas voulu faire partie des tireurs !

Le meilleur : j’ai beaucoup de plaisir à l’évoquer dans le cadre de cette revue. Il a eu lieu lors du tournoi de foot du Cartel des Mines organisé à Nancy en 1975. Avec l’équipe de foot de Nancy, j’ai joué trois fois de suite (74, 75 et 76) la finale du tournoi contre Saint-Étienne qui nous était, il faut le reconnaître, très supérieure. Mais en 1975, nous avons gagné 2-1 contre toute attente. J’ai conservé des photos de ce match. Tout est possible en football, c’est l’un de ses attraits.

Comment s’articule ou s’articulait la pratique du foot avec ta vie professionnelle ou familiale ?

JFC - Après l’école, j’ai joué une quinzaine d’années dans un petit club amateur que nous avions monté avec une bande de copains. On jouait le dimanche matin, donc cela n’avait pas trop d’impact sur la vie familiale. Dans cette équipe, ne figuraient pas moins de 4 frères, et leur mère, qui était notre supportrice n°1, venait parfois aux matches où, au bord du terrain, elle tricotait pour les mouflets des uns ou des autres. Ma fille aînée en a gardé un superbe pull !

TD – à mon entrée à EDF en 1978, j’ai joué sept saisons dans une équipe corporative EDF. Nous jouions le samedi après-midi en banlieue sud assez loin de mon domicile. C’est devenu trop chronophage et j’y ai mis fin en 1985. J’ai intégré ensuite un groupe qui s’entraînait tous les mercredis soir au bord du périphérique avec des matches très disputés à 6 contre 6. En 2000 (à 47 ans) j’ai dit stop car j’étais physiquement “cuit”.


Équipe Mines Nancy 1974-75

1er rang : Maire(74), Doucerain(73), Allier(72), Hamon(74), Gillant(73), Cosquer(72)

2e rang : Coevoet(73), Lebrun(74), Mathiot(72), Reiter(72), Dietlin(74), Pierrotti(72)

 

Équipe Mines Nancy 1968-69

1er rang : Abramatic - Pfeuty - Pion - Roussillon - Oswald - Raoul

2e rang debout : Milliotte - Macquin - Normand - Schnell - Pavin - Le Mens - Collet - Perelman

 

Foot et culture, foot et société ? Quelles sont les ‘valeurs’, positives ou négatives, que véhicule le foot ?

JFC– Dans les années 1960/70, le foot était l’objet d’une véritable guerre de religion entre les partisans d’un jeu collectif et offensif, et les tenants d’une conception plus défensive et individualiste. Ces positions étaient supposées incarner des visions différentes de la société. Aujourd’hui l’approche est moins binaire, tout cela a un peu tendance à se diluer dans le foot business.

Les références au foot pullulent dans la littérature, Camus par exemple disant que le peu de choses qu’il savait de la nature humaine, c’est sur les terrains de foot qu’il l’avait appris.

Foot et psychologie : L’angoisse du gardien de but au moment du penalty (roman Handke/ film Wenders), évidemment. Là, cela mérite un développement. Le gardien de but, sur sa ligne, essaie de deviner de quel côté l’autre va tirer. Mais si celui-ci est malin, il va faire semblant de viser un côté, et shooter de l’autre. Mais si le gardien est encore plus malin, il ne se laissera pas abuser et plongera du côté opposé à la direction indiquée par le regard du tireur. Et ainsi de suite… Ce qui a donné lieu à une figure de style, la Panenka (du nom du joueur tchèque qui a été le premier à tenter le coup) : le tireur fait le pari que le gardien plongera d’un côté, n’importe lequel, et shoote mollement au milieu du but (ndr- il serait plus juste de parler de l’angoisse du tireur au moment du penalty : c’est lui qui a le plus à perdre).

Ressemblance avec d’autres activités ? J’ai pratiqué aussi, je pratique toujours, le chant choral, a priori cela n’a rien à voir. Mais les deux sont d’abord une activité physique (mais si), et il s’agit dans l’un et l’autre cas d’un sport collectif ! Pendant la phase de concentration qui précède un concert, ou avant le coup d’envoi d’un match de foot, les sensations, les vibrations sont les mêmes.

TD – La conception offensive et constructive du football était portée par le “Miroir du Football”, journal anticonformiste (dont j’étais un lecteur) qui a été précurseur en analyses tactiques et plus largement du lien entre le football et la Société.

Le football est un phénomène social unique par son universalité et la diversité des styles pratiqués à travers le monde.

Pour mesurer son importance, il convient de revenir aux origines de ce jeu dans l’Angleterre victorienne du 19e siècle. Dans beaucoup des “Public Schools”, les étudiants ont inventé un jeu avec un ballon, chacune avec ses règles propres. Certains interdisent l’usage des mains et de la violence, d’autres au contraire prônent un jeu plus tourné vers le combat. En octobre 1863, ces étudiants, devenus des cadres dirigeants se réunissent pour codifier un jeu permettant ainsi l’organisation de compétitions. Un schisme voit le jour entre ceux qui défendent un jeu avec les pieds uniquement et d’autres qui préfèrent un jeu plus violent (qui avait cours au sein du Collège de Rugby notamment). Ces derniers font sécession. Les tenants du football créent la “Football Association” (ancêtre de la fédération anglaise) et élaborent les premières lois du jeu. Ils n’avaient sans doute pas imaginé quel cadeau ils venaient de donner au monde ! La première révolution industrielle va fournir le terreau dans lequel ce jeu va se développer très rapidement. Dès que les lois sociales vont limiter la durée du travail et donner en 1874 aux ouvriers le samedi après-midi, le football connaît un développement fulgurant tant au niveau pratiquant que spectateur et devenir le sport de la “Working class”.

Les raisons de ce succès auprès des ouvriers ont fait l’objet de pas mal d’études. Je recommande “Histoire du Football” par Paul Dietschy et “Pour une histoire populaire du football “par Mickaël Correia.

Le foot business a évidemment bouleversé le contexte social et économique dans lequel s’exerce le jeu. Il véhicule, de façon quelquefois exacerbée, tous les problèmes de la Société (racisme, violence entre supporters, corruption, rémunérations déraisonnables, etc.) même s’il a, paradoxalement, permis de mieux protéger les attaquants du jeu dur, grâce à l’omniprésence des caméras de télévision et une application plus stricte des lois du jeu.

Cependant les fondamentaux du jeu n’ont pas changé. Les débats tactiques des années 60 perdurent sous une forme plus consensuelle et édulcorée (le jeu dit de possession type Guardiola/ le jeu de contre-attaque type Didier Deschamps).

Je reprends à mon compte la formule de Michel Platini, lorsqu’il était candidat en 2007 à la Présidence de l’UEFA : “le foot est un jeu avant d’être un produit, un sport avant d’être un marché, un spectacle avant d’être un business”.

Quelles sont les équipes qui t’ont donné le plus d’émotion ? Le plus grand joueur ?

JFC – On l’a oublié, mais si la finale de Coupe d’Europe 1956 avait tourné différemment, et cela s’est joué à très peu de choses, la première équipe à inscrire son nom au palmarès de cette prestigieuse compétition n’aurait pas été le Real Madrid, mais le Stade de Reims.

J’ai été séduit par le jeu de l’équipe de Nantes 1965/66, basé sur l’intelligence collective et qui préfigurait le Barcelone des années 2000.

La finale de la Coupe d’Europe 1967 est restée pour moi un grand moment. L’Inter Milan avait ouvert le score très tôt dans le match, ils ont ensuite passé leur temps à bétonner, mais le Celtic Glasgow, qui lançait vague d’attaque sur vague d’attaque, a fini par les terrasser sur la fin. Les bons avaient battu les méchants : un peu manichéen, j’en conviens !

La plus grande équipe reste le Brésil de 1970 : une constellation de talents, qui ne s’exprimaient pas seulement individuellement, mais se ‘sentaient’ collectivement. Je mets presque au même niveau les Pays-Bas de Cruyff, quelques années plus tard, qui n’ont rien gagné mais auraient mérité eux aussi d’être champions du monde. Et il y avait aussi la grande équipe de Hongrie qui aurait pu et dû être championne en 1954 mais – Guerre froide oblige, il ne fallait pas laisser le ‘bloc soviétique’ marquer des points – ce fut l’Allemagne.

Le meilleur joueur ? On a beaucoup parlé de Maradona, qui était d’une habileté individuelle diabolique. Mais pour moi le plus grand c’est Pelé : outre ses immenses qualités individuelles, il faisait jouer son équipe. Un exemple parmi cent : regardant négligemment d’un côté, il embarque la défense italienne et effectue à l’aveugle une passe latérale, de l’autre côté, à Carlos Alberto qui arrive lancé et va planter le 4e but (4-1) de la finale de Coupe du Monde.

TD – Toutes les références que tu cites sont aussi les miennes ! Avec une mention particulière pour le Brésil 70. À l’époque le football était relativement rare à la télévision. La Coupe du Monde 70 nous a permis de découvrir ce jeu brésilien, artistique, avec des inspirations individuelles et collectives géniales, et de surcroît efficaces, si différent du jeu européen souvent défensif et violent.

J’ai retrouvé une émotion comparable avec le Barça de Guardiola (2008-2012). Une version moderne de la conception du Miroir du Football des années 60 et 70 : récupération du ballon le plus haut possible, pressing permanent, jeu offensif et constructif s’élevant parfois au niveau d’une chorégraphie. Avec à la baguette deux joueurs exceptionnels, jamais couronnés du Ballon d’or : Xavi et Iniesta.

Jean Frédéric Collet (N68)

Thierry Doucerain (N73)

 

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