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08 juin 2021
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Intermines
LE COURAGE DE LA NUANCE

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« Nous étouffons parmi des gens qui pensent avoir absolument raison ».

Cette phrase d’Albert Camus d’une grande actualité, Jean Birnbaum l’a choisie comme point de départ de son ouvrage qui vise à redonner toute sa place à la nuance. A l’heure où les réseaux sociaux abandonnent tout débat pour l’invective, où la recherche du « clash » fait figure de boussole, la prise de parole semble réservée à des prêcheurs féroces qui préfèrent attiser les haines plutôt qu’éclairer les esprits.

Dans son recueil, l’auteur choisit de rendre hommage à 7 intellectuels ou écrivains qui ne se sont jamais contentés d’opposer brutalement les slogans aux slogans….

. Dans le brouhaha des évidences assénées, ils nous rappellent que la nuance est un réconfort délicat se fondant sur une liberté intraitable, une éthique de la vérité, une conscience de ses limites et le sens de l’humour aussi…

 

Albert Camus décortique le mécanisme de la polémique qui consiste à considérer le contradicteur en ennemi, à le simplifier et, au fond, à refuser de le voir. « Devenus aux trois quarts aveugles par la grâce de la polémique, nous ne vivons plus parmi des hommes mais dans un monde de silhouettes », alertait-il déjà en 1948. « La démesure est un confort, toujours, et une carrière, parfois », ironise-t-il. A ce confort, il oppose la vigilance critique et le devoir d’hésiter. « Notre monde a besoin de cœurs brûlants qui sachent faire à la modération sa juste place ». La nuance, pour exister, a besoin d’une langue libre car « mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde. »

George Orwell avait bien pris la mesure du risque d’écrire, consciemment ou pas, en partisan. « Méfiez-vous de ma partialité ! », avertissait-il. Et admettons qu’un adversaire peut-être à la fois honnête et intelligent. Plutôt qu’entrer dans une logique de malveillance systématique qui pose le contraire. Pour lui, la franchise repose sur deux conditions : disposer d’une mémoire longue et d’un langage libre. La servilité idéologique se fonde sur le saccage de la mémoire et la manipulation du langage, à l’œuvre dans les mascarades judiciaires des « procès de Moscou ».

Dans sa célèbre formule de la « banalité du mal », Hannah Arendt parle moins des individus que de leurs discours. « Eichmann est incapable de prononcer une seule phrase qui ne fût pas un cliché », énonce-t-elle. Pour elle, la bêtise désigne une manière de coller à ses propres préjugés, jusqu’à devenir sourd aux vues d’autrui. Alors que l’humour introduit du jeu là où la pensée étouffe. Il remet le langage en mouvement. Plutôt que d’opposer la bêtise à la bêtise, elle considère que le courage de la nuance va de pair avec un solide sens de l’humour, même face à un criminel nazi.

L’ethnologue Germaine Tillion évoque souvent la prise de distance que permet l’humour, même dans les circonstances les plus dramatiques, elle dont l’esprit facétieux aida ses camarades à survivre au camp de Ravensbrück. Elle considéra toujours l’affrontement comme une facilité hideuse : « Il existe dans les forêts de l’Amérique boréale des cervidés batailleurs et stupides qui parfois emmêlent leurs gigantesques bois et crèvent ainsi naseaux contre naseaux ». Et la mesure au contraire comme une bravoure sacrée.

Dans le même registre, Raymond Aron parle lui aussi « d’héroïsme de la mesure ». Contre nombre de ses contemporains, il évitera de confondre le Vrai et le Bien et la politique avec la morale. Il se cabrera contre cette perversion partisane qui transforme tant d’intellectuels en « délégués de la propagande ». Son pluralisme intellectuel revendiqué s’appuie sur ce « suprême courage de la mesure ». Pour lui, c’est même cette vigilance critique et cette pratique de l’incertitude qui fondent la civilisation démocratique.

Georges Bernanos est l’exemple de l’intellectuel qui « voit ce qu’il voit », pour paraphraser Péguy, qui refuse de ne pas voir et ose le dire. Témoin de la Guerre d’Espagne, ce romancier connu pour ses engagements royalistes et chrétiens, n’en proclame pas moins son dégoût pour les crimes du général Franco et de ses complices en soutane : « il est dur de regarder s’avilir sous ses yeux ce qu’on est né pour aimer ». « Quand la colère des imbéciles remplit le monde, dit-il encore, il faut parler franc. » Et nommer les choses telles qu’elles sont. Sous la lumière de Bernanos, la nuance est un aveuglement surmonté.

La littérature est « maîtresse des nuances », affirme Roland Barthes. Elle est une parade face aux dogmatismes, comme la gardienne de la pluralité infinie qui distingue notre condition humaine. Contre les imposteurs qui avilissent la langue, il en appelle à une morale des mots. Contre les menteurs qui truquent le réel, il nous enseigne à déchiffrer le monde et briser les clichés. Toujours vigilant à la tyrannie du stéréotype, le sémiologue fuit dès que le langage se fige et fait de la nuance une méthode active : « je veux vivre selon la nuance. » 

 

Quand l’accusation de « faire le jeu de… » réduit toute opposition à une trahison, ces 7 intellectuels engagés préfèrent réfléchir que haïr. Le refus de l’outrance, de l’enfermement et de la démagogie a certes condamné leur parole à un accueil plus restreint. Roland Barthes le notait déjà en 1980 : « la civilisation des medias se définit par le rejet (agressif) de la nuance. » Or c’est, me semble-t-il, précisément dans les périodes de montée aux extrêmes, quand les consciences se durcissent et que tout dialogue menace de rompre qu’il faut protéger l’espace d’une frontalité honnête, le seul qui permet véritablement de penser.

La nuance pour faire face, la nuance pour se tenir bien.

Olivier Leroy, coach et consultant au cabinet Version Originale.
Il anime régulièrement des ateliers pour Intermines Carrières, dont le 17 juin prochain à 18h

« Réussissez vos entretiens réseau, adoptez la bonne posture »

Notes de lecture d’un ouvrage de Jean Birnbaum, journaliste et essayiste.




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