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15 février 2021
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[La Revue des Mines #511] ARRÊT DE FESSENHEIM : ET MAINTENANT ?

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INTERMINES ALSACE ET CLUB MINES ÉNERGIE

Un immense champ de questionnements mais aussi de nouvelles opportunités techniques et économiques : voilà les perspectives qu’a ouvertes la décision de fermer la centrale de Fessenheim. Le renouveau industriel de l’Alsace : déconstruire les réacteurs, réorganiser l’économie, préserver la vie. Un véritable défi pour les ingénieurs spécialisés de nombreuses disciplines.

Les deux réacteurs de 900 MW de la Centrale Nucléaire de Production d’Electricité (CNPE) à eau pressurisée de Fessenheim, sur le Rhin en Alsace, ont été arrêtés au 1er semestre 2020. Cet arrêt s’inscrit dans le contexte des multiples défis énergétiques que doit relever la France : sécurité de l’approvisionnement énergétique global, mix énergétique et transition vers le renouvelable, fin des tarifs régulés, traitement, retraitement et stockage de tous les déchets nucléaires, combustibles et hors combustibles…

Au niveau local des communes impactées et de l’Alsace, les difficultés de la déconstruction du site et de sa réindustrialisation comportent des volets délicats, notamment en termes sociaux et économiques. Tout cela représente autant de problèmes complexes dans la résolution desquels les ingénieurs ont toute leur place. Plusieurs ingénieurs des Mines oeuvrent au quotidien dans ces domaines en Alsace. Deux d’entre eux ont accepté de témoigner lors de deux tables rondes en 2020 à Strasbourg.

ARRÊT : UNE DÉCISION POLITIQUE

Après de longs débats et de multiples rebondissements, la décision politique – et non pas technique ou industrielle – d’arrêt avait été prise par le président François Hollande dans la loi relative à la Transition Energétique pour la Croissance Verte de 2015. Le Conseil d’Administration d’EDF obtenait la signature d’un protocole d’indemnisation d’EDF pour fermeture anticipée, validée au regard du droit européen de l’indemnisation, et un délai supplémentaire en attendant la mise en service de l’EPR de Flamanville.

Il s’agissait en effet de respecter le plafond légal de 63,2 GW d’électricité nucléaire permettant à EDF de faire coïncider l’arrêt de Fessenheim (-1.800 MW) avec le démarrage de Flamanville (+1.650 MW). Les retards successifs de l’EPR se sont traduits par des reports de l’arrêt de Fessenheim. Finalement EDF annonçait la mise à l’arrêt en 2020 des deux réacteurs raccordés au réseau depuis 1977.

© Médiathèque EDF / Marc Didier

FIN DE L’EXPLOITATION : DES ADAPTATIONS OPÉRATIONNELLES

Fessenheim est restée, jusqu’à son arrêt, un site nucléaire soumis pleinement aux exigences de sûreté du parc en exploitation. En juin 2020, le quotidien régional Les Dernières Nouvelles d’Alsace saluait son niveau exemplaire dans les domaines de la sûreté et de l’environnement selon l’évaluation de l’ASN. Ni la perspective de la fermeture ni le Covid-19 n’ont démobilisé le personnel. Au contraire, sous l’impulsion du management et avec un engagement constant des représentants élus des salariés, il a mis véritablement un point d’honneur à se classer ces 10 dernières années aux meilleurs niveaux de sûreté du parc nucléaire français. Fessenheim a respecté les échéances des améliorations de sûreté exigibles suite au retour d’expérience de l’accident de Fukushima, jusqu’à ce que leur contenu soit redéfini en lien avec l’arrêt effectif des réacteurs en 2020, qui supprimait de facto une grande partie des risques d’exploitation.

À partir de 2018, la mise à l’arrêt des réacteurs a été préparée industriellement, tant sur le plan opérationnel (adaptation des dernières recharges en combustible, planification des maintenances périodiques…) que sur le plan documentaire (engagement de l’élaboration du dossier de démantèlement). Ce sont les équipes en place qui ont réalisé les premières opérations de mise à l’arrêt des réacteurs, selon le mode projet habituel des arrêts pour rechargement de combustible… hors redémarrage. Les travaux actuels sur le site sont ceux nécessaires pour l’amener, à horizon 2025, à l’état permettant le lancement du démantèlement proprement dit : vidange des circuits, décontaminations, caractérisations de matériaux, aménagements des futures aires de gestion des déchets issus du démantèlement, etc.

Sur le plan humain, accompagner l’attrition de 750 salariés en 2018 à 60 après l’évacuation du combustible en 2023 représentait un défi colossal en gestion des compétences et reclassement. Cette préparation a été également remarquablement menée : pas un seul jour de grève, aucun relâchement constaté dans l’exploitation et la maintenance, ni en sûreté ni en sécurité. De leur côté, les prestataires d’EDF ont installé, pour les 330 salariés concernés à court terme, une cellule de reclassement impliquant tous les acteurs institutionnels.

CONSTRUIRE DEMAIN : LE PROJET DE TERRITOIRE

La fermeture du CNPE induit un questionnement complet, multidimensionnel, à l’échelle de tout le bassin franco- allemand Colmar-Fribourg Mulhouse. C’est le Projet de Territoire “Notre ambition commune pour l’avenir du Projet de Territoire de Fessenheim”, signé de février 2019 entre différents partenaires et institutions françaises et allemandes (à retrouver sur http://bit.ly/Mines511-15). Il est question d’un technocentre pour la recyclabilité des métaux et spécifiquement des aciers contaminés. Au-delà de l’expertise acquise par ORANO dans ce domaine, les dépôts sur la paroi des équipements et le Fer transmuté en Cobalt 60 suscitent encore des interrogations métallurgiques et sanitaires.

Quatre axes opérationnels structurent ce Projet de Territoire :

• Attirer et développer des activités créatrices d’emploi, en priorité sur les communes autour de Fessenheim.

• Améliorer la desserte multimodale du territoire et les mobilités, et le rétablissement d’une liaison ferroviaire directe Colmar - Fribourg.

• Faire du territoire un modèle de transition énergétique, en géothermie profonde en lien avec la récupération potentielle du lithium.

• Faire du territoire un modèle d’innovation pour l’industrie et les énergies du futur, notamment en phase avec le plan Hydrogène et le subventionnement européen des électrolyseurs de 100 MW+.

La filière industrielle hydrogène rassemble déjà 13 acteurs dans le consortium DINAMHySE autour d‘industriels importants. Cockerill prévoit le démarrage d’une unité industrielle à Aspach-Michelbach dès 2021.

DÉMANTÈLEMENT : UNE PRÉPARATION LOURDE POUR L’ASN

À l’image du management de la qualité et de la sûreté dans toute l’industrie nucléaire, le démantèlement est un processus balisé réglementairement et extrêmement documenté, avec des échanges techniques approfondis entre EDF et l’ASN. Le plan de démantèlement est établi dès la création d’une installation nucléaire. Les mises à jour décennales intègrent au fil de l’eau les évolutions pouvant résulter des modifications de l’installation. Il a été complété et publié en avril 2020. Plus détaillé, le dossier de démantèlement a été finalisé fin 2020. Son instruction par l’ASN débouchera sur le décret de démantèlement porté à la signature du ministre chargé de l’environnement. En attendant, les travaux préparatoires au démantèlement se poursuivent.

En parallèle, la présence de combustible justifie la poursuite des améliorations de sûreté, en particulier les dispositions dites “noyau dur”. EDF doit renforcer l’alimentation en eau des piscines de désactivation. L’ASN suit aussi le réexamen décennal des réacteurs jusqu’à la fin du démantèlement en 2040, ainsi que le vieillissement des équipements utiles qui doit être maîtrisé.

FESSENHEIM N’EST PAS UNE PREMIÈRE

La France a déjà engagé le démantèlement, partiel ou complet, d’une dizaine de réacteurs nucléaires. Sa difficulté varie selon leur technologie. Les 6 réacteurs à Uranium Naturel Graphite Gaz donneront très longtemps encore du fil à retordre à EDF et à l’ASN. La déconstruction du réacteur à neutrons rapide (RNR) Superphénix se déroule de manière satisfaisante. Dans la technologie à eau pressurisée, le démantèlement de Chooz A se poursuit. Fessenheim n’est donc pas une découverte. Toutefois, l’ampleur est différente avec 2 réacteurs de 900 MW.

DÉCHETS : DES RETRAITEMENTS DIFFÉRENCIÉS

En recyclage, la France s’impose une approche “de principe” visant l’exclusion du risque (tout déchet issu d’une zone nucléaire est traité comme radioactif, même s’il ne l’est pas ou peu) par rapport à la voie pragmatique choisie par nos voisins allemands (tout déchet dont la radioactivité est inférieure à certains seuils de “déclassement” est banalisé et géré comme tel).

Les normes applicables de part et d’autre du Rhin aboutissent à la génération d’environ 10 fois moins de déchets spéciaux en Allemagne comparativement à la France pour un même réacteur. Aux États-Unis, les prescriptions de sûreté et de radioprotection s’avèrent opérationnellement plus souples qu’en France.

Sur la base de l’expérience américaine, EDF envisage une durée d’environ 15 années pour le démantèlement de Fessenheim. L’ASN ne se prononce pas, car il appartiendra à EDF de la respecter en conformité avec le dossier de démantèlement. Les études et les analyses menées sur l’important chantier de Fessenheim contribueront à enrichir les connaissances au bénéfice des autres réacteurs du parc français.

Conformément à la réglementation, l’assainissement radiologique du site sera complet et adapté à son futur usage, probablement une plateforme industrielle, ce qui contraint moins qu’un retour à l’herbe.

Les combustibles usés représentent 60 tonnes par réacteur. Ils sont traités chez ORANO à La Hague, avec la vocation d’être définitivement stockés à partir de 2035 dans les couches profondes du Centre Industriel de stockage Géologique (CIGEO) à Bure.

Le plan de démantèlement de Fessenheim prévoit environ 300 000 tonnes de déchets dont 94 % non radioactifs car issus des parties conventionnelles de l’installation. Les 6 % de déchets très faiblement, faiblement et moyennement radioactifs seront stockés dans l’Aube. Les 0,1 % de déchets à haute activité et moyenne activité de longue durée de vie seront entreposés au Bugey.

 

FRANÇOIS GIGER (P72 CM75) – francois.giger@mines-paris.org 
JOËL HENRI (N67) – joel.henri@mines-nancy.org 
FRÉDÉRIC HEGE (P78) – frederic.hege@mines-paris.org 
ARMAND ALEMANN (N75) – armand.alemann@mines-nancy.org 

 

Pour t'abonner à la Revue : https://www.inter-mines.org/fr/publications/la-revue-des-mines/presentation-18088 

Article en PDF extrait de la Revue dans "Documents" ci-dessous.

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