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16 janvier 2019

Intermines
De la recherche scientifique à la recherche d'emploi  

Sylvain Cros (P2004) témoigne de son virage à 360° de la recherche publique vers une direction de  R&D en PME.

 

Contexte du choix de poursuivre une thèse

 

En 2001, les sociétés de services informatiques recrutaient massivement pour adapter les structures informatiques de leurs clients aux nouvelles technologies de l’information et de la communication. Quel que soit votre diplôme de bac+2 à bac+5, s’il avait un contenu scientifique pas forcément connecté avec l’informatique, ces entreprises étaient prêtes à recevoir votre candidature et vous former plusieurs mois à la programmation avant d’accéder à un poste d’ingénieur-développeur. Diplômé d’un DEA en physique de l’atmosphère, je sortais de l’obligation de 10 mois Service National encore en vigueur à l’époque. Ces SSII proposaient des opportunités qui visaient mon profil.

 

Vous n’avez pas été attiré par les sirènes des sociétés d’informatique ?”, je me souviens encore de cette question de mon futur directeur de thèse lors de l’entretien d’embauche. Oui, je suis allé à plusieurs entretiens de SSII et ai reçu plusieurs offres d’embauches. En caricaturant un peu, j’en ai déduit qu’il y avait d’un côté les ingénieurs en informatique qui étaient recrutés pour développer des applications innovantes, et les autres comme moi, qui apprendraient à écrire des lignes de codes dans de vieux langages pour que les grands systèmes des années 80 (banques, agences de voyages …) puissent être facilement exploitables par l’Internet en plein essor.
Or, ma position était la suivante : si je devais taper des lignes de code, ce serait pour générer des calculs scientifiques produisant des connaissances nouvelles, ce qui représente une part significative de la préparation d’une thèse.

 

 Au bon moment, j’ai pu « candidater » sur une offre de thèse adaptée à mon profil et mes aspirations et j’ai été embauché comme doctorant dans ce qui s’appelle maintenant le centre OIE de Mines Paristech à Sophia Antipolis.
Etre doctorant, c’est préparer un diplôme en exécutant un véritable travail de recherche. Les thèses contiennent des activités de recherche dites “à risque”, c’est-à-dire que la portée technologique ou économique des résultats attendus n’est pas encore bien identifiée.  Pour le laboratoire (ou l’entreprise dans le cadre d’une thèse CIFRE), une thèse est la bonne occasion d’essayer, d’expérimenter des activités encore mal connues afin d’établir la bonne direction pour concrétiser une innovation.
Du point de vue du doctorant, c’est un défrichement et une construction intellectuelle. Les bandes dessinés de Jorge Cham (PhD Comics) illustrent ce fait avec justesse et humour, notamment en décrivant le premier état de prise de conscience du doctorant “Vous réalisez que le directeur de thèse ne vous a donné rien d’autre que le titre” !(1).
Dans mon cas, il s’agissait d’améliorer des méthodes de cartographie du gisement d’énergie solaire à échelle planétaire à l’aide d’image satellitales. Le titre paraissait plutôt complet en première lecture. Mais faire évoluer ces méthodes de quelle manière ? Pour améliorer quoi ? Comment évaluer cette amélioration ? Qui va utiliser ces résultats ? Et comment ?
Avec du recul, je dirais qu’une thèse consiste à faire l’état des lieux des connaissances, essayer plusieurs solutions, admettre qu’on en rate quelques-unes et convaincre que celle retenue est indispensable pour faire avancer la connaissance.
Etre doctorant, c’est aussi traiter un sujet unique qui donne une légitimité pour publier des recherches en journaux ou en conférences mais aussi pour entrer en contact avec d’autres chercheurs, des professionnels, des enseignants ou des journalistes. La thèse se termine une fois que la belle histoire est bien ficelée puis soutenue devant un jury.

 

Après la thèse

 

Rester dans la recherche publique me paraissait un souhait à la fois évident et peu raisonnable. Je savais que la recherche publique recrutait de moins en moins, je savais que trouver un poste de titulaire était un sacerdoce qui nécessitait des compromis (sujet de recherche, mobilité géographique…).
Néanmoins, l’expérience de la thèse m’avait rendu désireux de rechercher un “postdoc”. Un “postdoc” est un contrat de travail à durée déterminée dont le nom et la position administrative varient selon le pays dans lequel il est effectué. Le laboratoire pour lequel vous travaillez a un projet de recherche à mener dont les tâches et les objectifs sont plus précis que ceux d’une thèse. Lorsque vous postulez à une offre de postdoc contenant quelques mots-clefs communs à ceux de votre thèse, votre candidature est nécessairement prise en considération.
La recherche scientifique est tellement spécialisée qu’un candidat ayant déjà une connaissance du domaine et une expérience pratique des outils (protocoles, logiciels) utilisés par une même communauté de chercheur est du pain béni pour le laboratoire. Bref, trouver un postdoc ou CDD de recherche ne m’a pas paru difficile et correspondait à une étape du chemin à parcourir vers un poste de chercheur titulaire.
La difficulté était de faire évoluer sa situation, avec un plan A et un plan B.
Plan A : se positionner dans la communauté pour être le favori lors d’un concours de chargé de recherche au CNRS ou de maître de conférences à l’université.
Plan B : se faire embaucher en CDI dans le privé.
Comme pour la plupart de mes collègues, le plan C m’a guetté : celui d’enchaîner quelques années de postdoc sans perspective certaine de titularisation, avec une précarisation de sa situation et la crainte de devoir justifier un parcours professionnel subi plutôt que souhaité. Ce qui m’a sauvé du plan C était un désagrément que je n’attendais pas : suivre des enjeux scientifiques qui évoluaient peu dans des conditions de travail qui n’allaient pas en s’améliorant.
En gros, trouver un poste de titulaire n’était plus mon plan A !

 

 

Passer du plan B au plan A

 

En cherchant un travail en tant que postdoc, j’étais confronté à plusieurs difficultés : justifier mon projet professionnel avec un parcours que je considérais comme subi et rassurer le recruteur sur mes compétences. Ce n’était pas évident et j’ai réalisé que j’avais besoin d’aide. J’ai alors exploité ma qualité de Mines Alumni pour intégrer un milieu dont je me croyais étranger : l’entreprise !

 

Les services d’Intermines Carrières m’ont proposé des séances de coaching ainsi que la participation au groupe l’Union Fait la Force (UFF) !, rassemblant des alumni autour de la recherche d’emploi. Je me suis également intéressé aux divers clubs Mines pour finalement cofonder le club Mines-Livres devenu aujourd’hui l’association X-Mines Auteurs. J’ai scruté les divers événements organisés par l’association comme des conférences thématiques et le cocktail annuel d’Intermines. J’ai alors pris conscience des opportunités de réseautage plutôt étendues. C’est François, un membre d’X-Mines Auteurs, septuagénaire, qui s’est intéressé à mon parcours et m’a proposé que l’on travaille sur mon projet professionnel. Je ne savais pas trop quoi attendre de cette aide bienveillante qui me paraissait déconnectée de mon domaine professionnel. Cela a été mon expérience la plus enrichissante pour mener mon insertion vers l’entreprise. 

 

Construire un projet professionnel, c’est monter un business-plan”. C’était étonnant d’entendre ça. Il faut en fait se poser deux questions. Qu’est-ce que je sais faire ? Qui est prêt à l’acheter ? Avec François Vincotte (P58), on a mis tout ça dans un tableur dans lequel chaque ligne contenait : “Compétence, produit possible, coût de production du produit possible, client potentiel, marché associé”. On a bien trouvé une vingtaine de lignes dès le premier essai.

Tout ne me paraissait pas bien réaliste mais tout de même, quelques lignes tenaient bien la route.

La conclusion de notre séance était : “Voilà Sylvain, tu as les compétences pour monter une affaire ayant un marché d’un milliard d’euros à l’échelle mondiale”.
Cet homme est fou, m’étais-je dit. En fait, ce qu’il voulait me dire était qu’il fallait que je me débarrasse de la perspective de recherche de la petite case professionnelle qui m’accepterait parce mon CV s’emboîterait parfaitement avec la fiche de poste. Je venais de troquer le costume pingouin peu confortable du chercheur d’emploi contre la tenue passe-partout de l’offreur de service

 

  • Mais, je n’ai pas prévu de créer une start-up ? »
  • Et pourtant tu pourrais, mais si tu ne le souhaites pas sache qu’un créateur de start-up pourrait aussi avoir besoin de toi, un directeur de département dans un grand groupe pourrait te confier la création d’une équipe de R&D, une entreprise moyenne en recherche de relais de croissance serait contente de diversifier ses activités avec tes compétences en soutien.

 

Cette approche avait résolu à la fois la construction de mon projet professionnel ainsi que sa stratégie d’application.
J’étais donc beaucoup plus à l’aise pour en parler lors de tout événement de réseau (déjeuner, cocktail, conférences, réunion de club Mines, rencontre avec des proches etc…) 
Au lieu de vivre des dialogues du type :

  • Tu fais quoi dans la vie ?
  • Je cherche du travail
  • Ah ! répond l’interlocuteur avec un regard dans lequel je perçois de l’embarras et de la pitié. Dans quel domaine ?
  • Dans … (expression brouillonne d’un domaine scientifique présenté de manière académique)
  • Ah, c’est … spécialisé. Je ne vois pas trop… euh, comment …hum. Et sinon tu fais quoi comme sport ?

 

Je vivais ce type de dialogue :

  • Tu fais quoi dans la vie ?
  • Je suis dans (secteur industriel généraliste mais explicite) et je cherche actuellement à monter une activité de (gamme de produits innovants dont l’expression fait rêver)
  • Intéressant, tu as une idée du marché ? dit l’interlocuteur toujours souriant
  • 1 milliard d’euros au niveau mondial. Je prévois que mon activité atteigne 8% du marché dans 4 ans.
  • Pas mal ! C’est raisonnable, reconnaît le même interlocuteur. Ecoute, je ne connais pas bien ton domaine, mais j’ai des contacts qui devrait être intéressés à discuter avec toi.

 

Et de contacts en contacts, vous arrivez à des cibles intéressantes.

Dans mon cas, j’avais contacté un startuper qui avait déjà franchi le pas (de la création) avec qui j’ai fait mûrir mon projet en aboutissant à une démo sur le web, des prises de rendez-vous avec des professionnels pour valider l’étude de marché et des pistes de financement publics. Alors que je cherchais à me faire “accepter” en tant qu’ancien chercheur académique par une entreprise, je me retrouvais à communiquer fièrement sur le fait que j’étais associé d’une jeune pousse innovante !
Finalement, j’ai été contacté par un autre entrepreneur qui recherchait un profil dans mon domaine. Je n’ai donc pas poursuivi ce projet de jeune pousse ; je m’occupe depuis 5 ans de la direction des recherches d’une entreprise créant des méthodes innovantes d’insertion de l’énergie photovoltaïque dans le réseau électrique, domaine finalement proche de ma thèse.

 

 

Leçons tirées

 

Afin de s’insérer dans l’entreprise en tant que docteur, je ne peux que conseiller de se positionner comme offreur de service dans une activité innovante, en créant un business plan, pas forcément aussi détaillé que celui d’un entrepreneur qui le montre à son banquier, mais suffisamment solide pour faire comprendre votre projet professionnel.
Pour assumer cette position, il faut respecter quelques consignes :

  • Prouver sa capacité à mener un projet de R&D (si vous avez fait une thèse, vous savez le faire).
  • Savoir citer des sources de financements de R&D (fondations, CIR, agence gouvernementales dédiées, commission européenne … )
  • Suivre les activités des chercheurs académiques du domaine lié car ce seront des partenaires potentiels pour monter des projets
  • Avoir des éléments d’étude de marché de votre domaine
  • Savoir vulgariser le sujet afin de le faire comprendre et de le rendre intéressant

 

Et si jamais vous êtes interrogé sur la logique de votre parcours qui a enchaîné plusieurs postdocs, sachez que la vérité est une réponse confortable : A l’époque, je souhaitais en effet poursuivre une activité académique, mais mon expérience m’a finalement incité à me consacrer à la valorisation de ces produits de recherche dans l’industrie.    

 

(1)http://phdcomics.com/

  

Illustration à trouver chez PhD Comics.com


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